«Ici, c’est John qui vous parle avec sa voix…»

Les Beatles arrivent à l'aéroport de San Francisco le 18 août 1964.
Photo: Archives Associated Press Les Beatles arrivent à l'aéroport de San Francisco le 18 août 1964.

Les Beatles n’étaient pas chiches, on peut certainement affirmer ça. Non seulement leurs albums (les éditions britanniques) incluaient presque toujours 14 titres, sans faire doublon avec les 45-tours, mais ils envoyaient tous les Noëls un disque souple (acétate) en guise de grand merci. Ces Christmas Records étaient enregistrés dans le studio 2 EMI d’Abbey Road, et nos quatre garçons dans le vent y allaient de bons souhaits, de p’tits bouts d’airs saisonniers massacrés exprès, de bruitages divers, et ainsi de suite. Presque leur party de Noël à quatre, en partage.

Ces disques ont enfin été réédités pour le grand public, dans un chic coffret de 45-tours paru le 15 décembre dernier. Ça existait déjà en bootleg, les fous finis dans mon genre les connaissent par coeur. Et c’est bien pourquoi je vous en parle aujourd’hui : c’est le parcours en parallèle des Beatles que l’on y trouve, de la candeur marrante des débuts aux années passées sous l’influence de substances, et jusqu’à la désintégration.

En 1963, un script a été fourni par le relationniste de presse Tony Barrow, que les compères suivent assez fidèlement : la camaraderie est évidente, l’enthousiasme aussi. Fin 1964, cela s’entend, les fils de Liverpool en ont fumé du bon, et les gentils mots de Barrow sont carrément détournés : Paul McCartney est très allumé, George Harrison déchaîné, Ringo chante King Wenceslas à pleins poumons, et John Lennon sursignifie qu’il lit un texte préparé. « Thanks all of you for buying the book. It was very handy. I notice there’s another one out pretty soon, it says here. It’ll be the usual rubbish but it won’t cost much. Page two… » Fin 1965, le script a pris le champ, ça déconne dans la plus grande confusion, les quatre détruisent Yesterday en harmonies atroces. Une certaine fatigue perce.

Sillons hallucinogènes

Le 25 novembre 1966, entre deux sessions de Strawberry Fields Forever, les Beatles s’impliquent à fond dans l’enregistrement de Pantomime (Everywhere It’s Christmas). Le LSD aidant, l’imagination est débridée, l’humour au vingtième degré. Une dizaine de segments se succèdent, plus absurdes les uns que les autres, mais très écrits. On est en plein territoire du Goon Show, ce groupe d’humour décalé que les Beatles vénéraient : les Monty Python de leur temps. Exemple : « Podgy the bear and Jasper were huddled around the unlit fire in the centre of the room. “There are no more matches left, Podgy”, said Jasper. “Then buy some, Jasper, old friend”, said Podgy. “Make a list and afterwards we’ll go to the shop and buy matches and candles and buns.” “No need to worry, Jasper. You keep saying to yourself ‘matches’ and I’ll keep saying ‘candles’ until we reach the shop. Then we won’t need to write it down. We’ll remember.” “Who’ll remember the buns, Podgy ?” “We both will, Jasper… Matches”; “Candles”; “Matches”; “Candles”… » Ce ton-là.

Fin 1967, après le tournage de Magical Mystery Tour, le disque de Noël répète, en un montage plus échevelé, la formule de 1966 : les Beatles se fendent pour l’occasion d’un véritable refrain de Noël enregistré en groupe : Christmastime Is Here Again. Avec de vraies harmonies, une vraie batterie, mais pas de couplets : ça revient entre les saynètes.

Les disques de fin 1968 et 1969 sont d’un tout autre ordre : c’est le DJ Kenny Everett qui assemble les morceaux fournis séparément par des Beatles en voie d’être ex-Beatles. Toujours volontaire, Paul à l’acoustique offre de jolies petites mélodies. John est avec Yoko Ono et lit un texte où il vise les autres Fabs : « Once upon a time, there were two balloons called Jock and Yono […] they battled on against overwhelming oddities, including some of their beast friends. » Tiny Tim vient chanter Nowhere Man avec son insupportable voix en falsetto. Ça va mal.

Quand arrive chez les fans le disque de 1969, les Beatles ont déjà décidé d’en finir, mais ce sera un secret jusqu’à la sortie de Let It Be, en mai 1970. Le disque a été produit pour les apparences, et l’écouter demande un certain effort. On est presque soulagés quand ça se termine : pour comprendre à quel point la séparation était inévitable, c’est le meilleur document existant. Et ça donne très envie de réécouter le Noël joyeux de fin 1963. On les aime mieux ensemble et heureux, les Beatles.

The Christmas Records

The Beatles Coffret de sept 45-tours Apple/Universal

2 commentaires
  • David Cormier - Abonné 22 décembre 2017 13 h 23

    Laissons les Beatles tranquilles

    Encore un machin des Beatles pour faire de l'argent. Ces enregistrements de blagounettes et de déconnage des Beatles n'étaient jusqu'ici disponibles que sur "bootlegs"? Il y a sûrement une raison...

    • Sylvain Cormier - Abonné 23 décembre 2017 12 h 41

      Oui, monsieur Cormier il y avait en effet une raison: ce n'était pas disponible autrement. Ceux qui les ont entendus vous le diront, comme moi: c'est un morceau plus qu'important dans le portrait composite des Beatles. C'est un accès privilégié à ce qui se passait entre eux, une rare occasion d'entrer dans leur zone protégée. Oui, une édition officielle en CD aurait sans doute suffi, mais faire jouer ces disques sur une table tournante est une joie qui vaut largement le prix. «Christmas comes but once a year / But when it comes it brings good cheer..»