Tire le coyote à La Tulipe: le temps du dépassement

On constate que non seulement la proposition de Tire le coyote est à pleine maturité, mais que son public et lui se sont trouvés et se suivront.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir On constate que non seulement la proposition de Tire le coyote est à pleine maturité, mais que son public et lui se sont trouvés et se suivront.

Pouvoirs de glace. Deux guitares acoustiques, deux voix : douce entrée en matière pour Tire le coyote, en première montréalaise à La Tulipe (la deuxième montréalaise, en vérité). Constat, d’emblée : ce trémolo dans la voix qui me hérissait tant me caresse maintenant. Peut-être entends-je mieux la musique autour, la beauté mélodique : chose certaine, je mesure le chemin parcouru. Ce vendredi soir tout particulièrement, c’est doux à mes oreilles. Y contribue peut-être la semaine passée à fureter dans le catalogue de Neil Young, toutes ces heures à explorer le site extraordinaire qui rend disponible toutes les archives du vétéran folksinger. Mes oreilles en vibrent encore, ça me rend sans doute plus disponible à Benoît Pinette (Tire le coyote, au civil) : sa voix, ses mélodies, la part de Neil en lui, tout est à la bonne place.

Il y a aussi que la musique a vraiment pris du volume et du coffre. Je le constatais l’été dernier au festival Mile End Ex, l’évidence s’entend : c’est devenu du folk-rock vraiment puissant, du Tire le coyote. Tes bras comme une muraille, c’est physique, nous empoigne par la jugulaire et ne lâche pas prise. Pensez feu Tom Petty et ses Heartbreakers, avec un peu de prog dans les séquences instrumentales. Du folk-rock passionnant, du souffle, un bel élan qui donne du courage dans l’adversité. Chanson d’amour en sol standard — joli titre — est une joie country-folk, on est presque chez les Flying Burrito Brothers : sceau d’authenticité apposé. « T’en rappelles-tu du magasin ?/On était dans le rayon des soleils… »

Marge de manoeuvre

Le folk-blues Ma révolution tranquille est dûment lancinant : on baigne dans un engourdissement assez bienfaisant. « Voudrais-tu être ma révolution tranquille ? » Oui, répond La Tulipe de haut en bas et de droite à gauche. Chainsaw, construite autour d’arpèges de piano très libres, fait penser au Grateful Dead : la marge de manoeuvre est grande, mais sans jamais perdre le groove de vue. Il faut de la maîtrise pour aller aussi loin et tout ramener à la maison. Autour de Tire le coyote, il y a du savoir-faire et de l’écoute. C’est ce qui arrive quand on joue assez souvent pour franchir la frontière de la simple compétence et que l’on entre dans un lieu où l’esprit de corps et l’espace de création se font risette. Plus de cohésion, plus de liberté : cela s’entend particulièrement dans Le ciel est backorder, où la justesse du rendu rend l’émotion encore plus palpable. C’est la force d’un groupe qui a atteint ce lieu de réceptivité qui existe au-delà de la cohésion : il y a de la place pour des instants de grande vérité.

« Je suis de ceux qui pensent qu’il devrait y avoir plus de poésie en ce bas monde », affirme Tire le coyote au retour de la pause. Non seulement le pense-t-il, mais il agit en conséquence : place est faite à une lecture de poème, par l’auteure Isabelle Gaudet-Labine (le recueil s’intitule Nous rêvions de robots). Le public est remarquablement attentif. « Un jour les bandes passantes auront notre peau… » Mais pas tout de suite.

Le pari de l’attention

Ça repart comme en première partie : à deux guitares sèches et deux voix. Et ça continue acoustique avec tout le groupe, autour d’un seul micro, bivouac à la Louis-Jean Cormier. Équilibre naturel des voix et des guitares. À cette heure de la soirée, c’est beaucoup demander aux gens. Pourtant, ça fonctionne : l’exigence est grande, mais la qualité d’écoute est encore plus grande, parce que librement consentie. En cela aussi, on constate que non seulement la proposition de Tire le coyote est à pleine maturité, mais que son public et lui se sont trouvés et se suivront.

C’est un beau moment dans la vie d’un chanteur barbu : la rencontre a vraiment lieu. On peut même se laisser bercer par la musique dans et ne pas trop s’occuper du texte, et puis revenir au texte : ce n’est pas grave, on a le disque (ou on l’achètera à la sortie). Il s’agit simplement de vivre ce qui se passe, une longue séquence instrumentale dans Confetti, par exemple. Tire le coyote est désormais assez à l’aise avec les siens pour ne pas se demander à chaque instant si nous l’écoutons attentivement. Ça permet à ses gars et lui de tripper musique et guitares intensément, à la Grateful Dead justement. Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.

Tout devient possible, y compris chanter une adaptation de la chanson Video Games de Lana Del Rey (oui, Jeu vidéo). À ce degré de maîtrise, la chanson sonne tout naturellement comme du Tire le coyote. Test concluant. Ce chanteur a une manière, et ses musiciens font corps avec lui. Remarquable accomplissement. Notez qu’en mai 2018, Tire le coyote sera au National : je gage que ça aura encore progressé.