Pierre Lapointe au Corona: la conférence du cardiologue chantant

Pierre Lapointe, spectacle triste ou pas, est un gars qui se marre.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pierre Lapointe, spectacle triste ou pas, est un gars qui se marre.

Qu’il est honteux d’être humain. C’est la première chanson de la première montréalaise du spectacle de l’album La science du coeur, ce jeudi soir au Corona. Ce n’est pas une chanson heureuse. Pierre Lapointe nous avertit d’entrée de jeu : la soirée sera composée des chansons de cet album et du précédent : Paris tristesse. Pas ses plus fanfarons. Est-ce pour nous en distraire qu’il arbore un costume qui est une sorte de jumpsuit bariolé, presque une peinture portative ? Est-ce pour cela qu’une haie de tubes lumineux l’entoure, lui et ses deux musiciens, Amélie Fortin au piano, João Catalão au marimba ?

Il faut bien donner quelque chose à voir. Toute la place, autrement, est faite aux textes, très, très en avant dans le mixage. On comprend d’emblée que le spectacle de La science du coeur se veut presque une conférence de cardiologue chantant. Le fait est que dès les premiers titres, il nous décrit assez chirurgicalement, comme si nous étions des étudiants au baccalauréat des sentiments dans un grand amphithéâtre d’université, les émois, les affres, les emportements, les joies, les petites morts, les plaies et bosses des élans amoureux. Tout un programme.

« J’ai trop souvent mis au défi le bonheur », chante-t-il avant d’oublier la suite de son texte dans Les lignes de la main. C’est une salutaire brèche, aussi tôt dans la soirée : il explique d’où vient son moment d’inattention, ça fait étrangement du bien de le savoir faillible et distrait. Ça rappelle que Pierre Lapointe, spectacle triste ou pas, est un gars qui se marre. Et que les chansons, exutoire de toutes les douleurs, ne dessinent pas un portrait complet du chanteur. C’est un point de vue. Un angle privilégié. Une approche voulue. Ça rend les gens très heureux de comprendre ça : il est peut-être « honteux d’être humain », mais c’est aussi notre lot, avec ses hauts et ses bas.

La nécessaire proximité

« Je déteste ma vie/C’est long ma vie sans toi/Je sais trop que ma place est dans tes bras », continue-t-il dans Je déteste ma vie. La faille de mémoire, plus tôt, a aussi eu la belle conséquence de nous rendre plus attentifs, de nous rapprocher de lui. Alors nous sommes encore plus touchés par ce qu’il chante. Sa tristesse est d’autant plus triste qu’on sait qu’il peut rigoler aussi. Une lettre, composée par Daniel Bélanger, est friable comme du papier pelure, tant la délicatesse des mots est fragilement soutenue : un moment terriblement ténu.

« J’ai quand même décidé de faire quelques chansons joyeuses… mais joyeuses à la Pierre Lapointe ! » Suit L’étrange route des amoureux, que le chanteur mime comme une comptine de Passe-Partout. Magie du marimba : il y a de la légèreté même quand le chanteur gratte la tumeur au fond du coeur. Imaginez le musicien avec un bistouri et un scalpel à la place des baguettes. L’opération n’est pas moins à coeur ouvert, mais c’est agréable pour l’oreille. Magnifiques arrangements de David François Moreau.

Le discours amoureux est sans fin

Quand Pierre Lapointe reprend Pointant le Nord, l’une de ses premières chansons, on a cette drôle d’impression que rien n’a changé depuis le tout premier album, qu’il n’y a ni passé ni futur dans le discours amoureux : que des variantes. On se rend à l’évidence que le chanteur n’a jamais cessé de trouver de nouvelles façons de nous dire la même chose. Aveu d’humilité, démonstration de génie, tout à la fois : il est vain de croire qu’on se renouvelle, autrement que dans l’habillage, mais il est tout à fait légitime de creuser un sujet à l’infini sans jamais se répéter, si c’est le bon sujet.

Il est fort, Pierre Lapointe. Je l’ai vu en spectacle tant de fois, et pourtant, je suis encore émerveillé. C’est une trouvaille, ce décor de tubes aux couleurs variables qui créent du mouvement, je n’ai jamais rien vu de tel. Et ces mots presque nus méritent vraiment d’être aussi bien entendus : le degré d’attention, jusqu’en haut du balcon, sidère. Les mots pénètrent sans filtre, ou presque : piano et marimba, magiquement complémentaires, ne sont jamais dans le chemin de l’exposition des ventricules et autres valves. De Nos joies répétitives à Zopiclone, ce sont les mêmes battements de ce coeur qui, décidément, refuse de s’arrêter. Le chanteur-cardiologue n’a pas fini de nous faire battre la chamade.