Lucas Debargue ne fait pas semblant

Pour l’heure, la carrière ne permet pas encore à l’artiste de se ménager des plages de liberté dans son emploi du temps.
Photo: Felix Broede Sony Classical Pour l’heure, la carrière ne permet pas encore à l’artiste de se ménager des plages de liberté dans son emploi du temps.

Le pianiste français Lucas Debargue donne ce samedi à la Maison symphonique de Montréal son premier récital en solo en terre québécoise. Il jouera Scarlatti, Chopin, Fauré et Ravel. Pour Lucas Debargue, « la scène est une expérience à part ». « Ce n’est pas que de la musique, dit-il au Devoir, il se passe quelque chose de spirituel. »

Il ne faut pas titiller Lucas Debargue sur ses envies de jouer telle ou telle oeuvre en concert : « Un concert, ce n’est pas forcément l’envie de jouer quelque chose. Un concert, c’est avant tout créer un objectif. Quand je choisis un programme, je crée une espèce d’excitation momentanée sur une pièce que je vais devoir travailler de manière intense. »

Dans un tel contexte, « des oeuvres viennent à moi pour être jouées », avoue le pianiste, qui distingue ainsi sa vie de « musicien chercheur » et de pianiste. « Mes chocs de musicien ne sont pas forcément ceux que je peux voir en tant qu’instrumentiste. D’ailleurs, mes derniers bouleversements n’ont rien à voir avec le piano. Ce peut être une symphonie de Chostakovitch ou des lieder de Strauss : nous sommes sur des plans différents. »

Le chercheur attend « d’être surpris et bouleversé », le concertiste brûle de l’excitation de jouer un concert, c’est-à-dire d’« avoir une peinture qui disparaît au fur à mesure qu’on la peint », en quête de l’adrénaline à « chercher à atteindre le moment de connexion avec le public ».

Entier en tout, Lucas Debargue se déclare « heureux de ne pas être juste un performing artist ». Peu lui chaut son image. « Quand je ne suis pas en train de préparer un concert, je regarde des films, j’écoute de la musique, je prends des notes. Je suis réellement passionné par la musique, je ne fais pas cela pour mon image ou ma notoriété. J’ai la chance de me produire sur scène et le confort et la légitimité que cela m’apporte me permettent, le reste du temps, de faire les choses que j’aime, et ces choses-là ont à voir avec la musique. La musique, c’est vraiment mon truc. Je ne fais pas du tout semblant ! »

Un peu plus de deux ans

Au printemps de l’année 2015, Lucas Debargue était un étudiant solitaire perdu dans la foule. « J’ai passé tellement de temps, ici à Paris, à me demander pourquoi je faisais du piano, dans quel but. […] D’un point de vue personnel et musical, j’étais dans une sorte de coma social. J’ai vécu plus ou moins dans l’indifférence. Mis à part quelques personnes qui me sont très chères […], qui satisfont mes besoins affectifs essentiels, je trouve que la vie est très dure », déclarait-il à France Musique en août 2015, en regardant cette vie d’avant.

Et puis vint le Concours Tchaïkovski, en juin 2015, qui le propulsa de l’indifférence aux projecteurs les plus vifs. « Il faut imaginer quelqu’un qui serait en état de léthargie et qui, tout à coup, aurait des convulsions », résuma-t-il au micro de France Musique pour décrire ce qui lui est arrivé.

Ce Concours Tchaïkovski, il ne le gagna pas (4e prix), mais c’est tout comme. On ne vit que Lucas Debargue, on ne parla que de Lucas Debargue, ce pianiste pas comme les autres. Certains mettaient en cause sa technique. « Ç’a été pris au sérieux, mais c’est la citation d’une ou deux personnes qui ont décidé que je n’avais pas une technique conventionnelle. C’est complètement subjectif, c’est à côté de la question et si des personnes se sont mises à parler de cela me concernant lors du concours, c’est qu’elles étaient gênées par autre chose et se refusaient à appeler un chat un chat. »

J’ai beaucoup de propositions de concerts [...] C’est un but à court terme d’avoir de temps en temps un mois de libre pour composer et pour travailler une nouvelle pièce.

 

Apparition lunaire en 2015, le Lucas Debargue de 2017 a gagné un sacré aplomb. « J’ai toujours vécu en musique et ce qui était le plus important pour moi, c’était de continuer de faire de la musique sous quelque forme que ce soit. Il se trouve que ça a marché avec le piano, grâce au Concours Tchaïkovski, mais je ne peux pas dire que c’est ce dont je rêvais précisément. Cette vie qui est arrivée vite, il a fallu que je m’y familiarise. Ce que j’avais travaillé de l’intérieur, c’était l’interprétation, avec ma professeure. Les voyages, les tournées, je ne pouvais absolument pas le prévoir et, honnêtement, quand cela a commencé, je n’étais pas sûr que cela irait. Maintenant, après deux ans, je pense que oui, je peux y faire face et j’y fais face avec bonheur. »

Lui qui n’est pas issu du sérail traditionnel continue à voir sa professeure, Rena Cherechevskaïa. « L’expérience répétée de la scène m’a donné beaucoup de confiance. Notre relation n’est plus celle de professeur et d’élève ; elle est celle de deux passionnés d’interprétation et de musique. Maintenant, j’apprends des partitions très vite et j’arrive à développer une interprétation assez rapidement. Rena Cherechevskaïa ne m’apporte donc plus grand-chose pour la préparation. Par contre, elle m’apporte son avis de connaisseuse et de pianiste qui est inestimable. Son importance n’a pas faibli. »

Pour l’heure, la carrière ne permet pas encore à Lucas Debargue de se ménager des plages de liberté dans son emploi du temps : « J’ai beaucoup de propositions de concerts et pour coordonner les choses entre elles, je n’ai pas une grande marge de manoeuvre, car ce sont souvent des premières invitations. Je peux donc être amené à faire des déplacements qui peuvent sembler assez illogiques. C’est un but à court terme d’avoir de temps en temps un mois de libre pour composer et pour travailler une nouvelle pièce. »

Pour l’instant, Lucas Debargue joue plutôt des récitals, mais les concerts avec orchestre commencent à s’inviter à son horaire. Ce pianiste qui veut « prendre le temps » a dans sa panoplie de concertos plusieurs Mozart, le 2e de Beethoven, celui en ré de Haydn, mais aussi Tchaïkovski, les 2e et 4e de Rachmaninov, Chopin et Saint-Saëns. Avis aux orchestres d’ici !

Lucas Debargue en concert 

Scarlatti : Sonates K. 141 et 208. Chopin : Scherzos nos 1 et 2. Barcarolle. Polonaise « héroïque ». Fauré : Barcarolles nos 1 et 4. Ravel : Gaspard de la nuit. À la Maison symphonique de Montréal, samedi 9 décembre, à 20 h.

Lucas Debargue en disque

1. Scarlatti, Chopin, Liszt, Ravel (Gaspard de la nuit). Sony, 88875192982. Mars 2016. 2. Bach, Beethoven (Sonate no 7), Medtner. Sony, 88985341762. Septembre 2016. 3. Schubert : Sonates D. 664 et 784. Szymanowski : Sonate no 2. Sony, 88985465632. Novembre 2017.

Les concerts classiques de la semaine

Boston Camerata

La redécouverte de la musique ancienne et médiévale est portée par des ensembles mythiques : Sequentia, Marcel Perez et l’Ensemble Organum, l’Ensemble Gilles Binchois ou La Reverdie. Ce cercle comprend la Boston Camerata de Joel Cohen et Anne Azema. C’est cette dernière qui dirigera le premier concert à Montréal de la Camerata depuis sa création, en 1954. Avec l’ensemble de musique arabe Sharq, Anne Azema et la Camerata présenteront un programme de chants de Noël traditionnels du bassin méditerranéen. Mardi 12 décembre, 19 h 30 à la salle Bourgie.

Magnificat !

Postlude au Festival Bach de Montréal, le retour de Kent Nagano dans la métropole nous vaudra un concert de Noël associant l’Oratorio de Noël de Camille Saint-Saëns et le Magnificat de Bach. Nagano fait venir pour cela d’Allemagne le Choeur des jeunes Audi (oui, les voitures !), dont il est un grand promoteur. Mardi 12 décembre et mercredi 13 décembre, 20 h, à la Maison symphonique.

«Le Devoir» a déniché

Salieri est-il si nul ? Il y a quelques semaines, Le Devoir attirait votre attention sur le chef Werner Ehrhardt, qui remettait au premier plan la musique orchestrale de Karl von Ordoñez. Plus tôt dans l’année, Ehrhard faisait oeuvre encore plus essentielle en nous donnant accès à L’école de la jalousie, joyeux opéra de Salieri, créé à Venise en 1778 et remanié en 1783 pour le Burgtheater de Vienne, sources auxquelles s’abreuve cet enregistrement, vocalement honorable, assez pour apprécier la découverte.

La pièce Amadeus de Shaffer et le film qu’en a tiré Milos Forman ont entériné l’idée d’un Antonio Salieri pauvre épigone à la traîne de Mozart. Sans atteindre au génie de Mozart, l’écoute de La Scuola de’ Gelosi, grand succès de l’époque CD, permet de remettre quelques pendules à l’heure. À tout le moins sur un point : des nobles, des bourgeois, des domestiques, une comtesse délaissée et un mari volage, canevas auquel ajoutera une fausse lettre déclenchant la jalousie… Cela ne vous rappelle pas le scénario des Noces de Figaro ? Plus encore : le Salieri de 1778 préfigure nettement le Mozart des Noces (1786) et de Cosi fan tutte (1790) et surpasse les ouvrages lyriques d’un géant tel que Haydn, tant il a le sens du théâtre et de la situation. Pas à la traîne et pas si nul que ça, l’envieux !

La Scuola de’ Gelosi
Antonio Salieri, DHM Sony Classical, trois CD, 88985332282
2 commentaires
  • Claude Bélanger - Abonné 9 décembre 2017 07 h 14

    Lucas Debargue au Club musical de Québec

    Les abonnés du Club musical de Québec ont eu le plaisir d'entendre Lucas Debargue lundi dernier en tant que membre du quatuor de la violonniste Janine Jansen. Ce fut un concert mémorable.

  • Michel Dion - Abonné 9 décembre 2017 08 h 03

    Hollywood n'instruit pas, il divertit

    Je ne sais plus combien de fois, j’ai dû expliquer à ceux qui croyaient véridique l’histoire du film Amadeus qu’Antonio Salieri n’était pas l’homme qu’on y décrivait. À chaque fois, je leur posais la question: «Saviez-vous que Salieri avait été le professeur de Beethoven, de Schubert, ainsi que de nombreux musiciens moins joués et moins connus de nos jours, mais qui ont néanmoins fait leur marque dans l’histoire de la musique?» Et de leur répondre: «Non. Non, Salieri n’a absolument rien à voir avec la commande du Requiem, elle venait du comte Walsegg, un aristocrate qui avait l’habitude de commander en secret des oeuvres à des compositeurs pour ensuite les présenter à ses invités comme étant les siennes. Heureusement, cette fois-là, le secret a été vite éventé.»
    Nul besoin d’ajouter que j’ai détesté ce film.
    Par contre, la scène finale de la pièce de Peter Shaffer rendait la chose plus intéressante, sinon plus acceptable. Dans cette scène, le personnage de Salieri avouait aux générations futures, c’est-à- dire à nous, les spectateurs, que toute cette histoire, qu’il venait de nous raconter, n’était qu’un tissu de mensonges qu’il avait inventés dans le seul but de lier à tout jamais son nom à celui de Mozart. Ce long monologue n’a pas été retenu par Milos Forman. Normal, Hollywood carbure aux mythes.
    Bien avant Shaffer et Forman, Alexandre Pouchkine avait lancé le bal avec sa pièce Mozart et Salieri. Rimsky-Korsakov en fera un opéra (que je n’ai jamais eu l’occasion d’écouter).

    Pauvre Salieri! Shaffer en a fait un intrigant et Pouchkine un assassin. Va-t-on un jour lui foutre la paix?