Expérience magnétique à Rotterdam pour l'Orchestre Métropolitain

En thaumaturge, l’homme impose ses mains sur des ondes invisibles qui le relient à ce corps sonore qu’est l’Orchestre Métropolitain, sa famille.
Photo: Orchestre Métropolitain En thaumaturge, l’homme impose ses mains sur des ondes invisibles qui le relient à ce corps sonore qu’est l’Orchestre Métropolitain, sa famille.

Il aura fallu franchir l’Atlantique et passer par Rotterdam pour que tout devienne clair. Après trois salles toutes admirables dans leur genre, le choc était brutal. Dieu que j’avais envie de ne pas embarquer dans ce concert quand Kaléidoscope de Pierre Mercure m’a plongé dans une baignoire acoustique avec des sons réverbérés se mélangeant, des rebonds d’harmoniques au niveau des balcons.

Marie-Nicole Lemieux a donné à Rotterdam Les nuits d’été de rêve : Spectre de la rose et Sur les lagunes aussi bouleversants qu’à Montréal, mais sans aucune perte d’influx émotionnel dans Absence et Au cimetière. Formidable pour elle et le chef. Dans la salle, l’émotion passait, mais pas les mots, floutés. Il faudra tout recommencer à Paris au même niveau.

Le thaumaturge

Seconde partie, migration vers le bas par l’entremise de Neil Wallace, le bienveillant directeur du Doelen. On passe de la baignoire au müesli. Le Doelen n’est pas une mauvaise salle, c’est juste une salle qui floute le son comme elle floute les paroles. Les attaques sont émoussées d’un tiers, la spatialisation des sources est moins nette.

Le Saint-Saëns de Queyras est impeccable comme à l’habitude, avec une coda un peu plus allante, comme je les aime. Mais qu’espérer de toute façon, 24 heures après le Concertgebouw, après la précision au laser de l’acoustique de Cologne et le style « Maison symphonique idéalisée » de Dortmund ? L’orchestre est au rendez-vous, malgré une légitime fatigue qui commence à poindre. D’ailleurs, pour lui, sur scène, l’acoustique est plaisante.

Arrivent les Variations Enigma. Et tout le monde embarque, les locaux aussi ; ils ont leurs repères ici. Ce n’est plus de la musique. Alexandre Tharaud nous disait en coulisse à Cologne : « Il y a tellement d’amour sur scène ! » Il faut regarder Yannick Nézet-Séguin opérer. Comment ça marche ? Pourquoi ça marche ? Pourquoi le concert du Concertgebouw était-il bestial et qu’est-il en train de se passer, là ?

Et c’est là que le parallèle devient clair et évident : Leonard Bernstein-Philharmonique de Vienne. On ne parle évidemment pas de l’orchestre ici, ce serait ridicule, mais de la relation avec les instrumentistes et ce que le public en ressent. Yannick Nézet-Séguin en Leonard Bernstein du XXIe siècle ? Et Nimrod des Variations Enigma pour symboliser la réincarnation musicale ? Réfléchissez-y.

Nimrod, donc. Le chef pose sa baguette. En thaumaturge, l’homme qui, enfant, rêvait d’être pape ou chef d’orchestre, impose ses mains sur des ondes invisibles qui le relient à ce corps sonore qu’est l’Orchestre Métropolitain, sa famille, devant un public où il sait assis les membres de son autre famille, l’Orchestre philharmonique de Rotterdam. Et là, tout n’est plus que sculpture, élévation spirituelle.

Le reste est le concert dont il a rêvé, une vague qui soulève le public pour la quatrième fois. En rappel, la Pavane sur une infante défunte se dissout dans un nuage. Sacré bonhomme !

Les concerts de Paris dans les médias: samedi à 14h30 en direct sur Mezzo et dimanche à 10h30 (heure de Montréal) sur le Web live.philharmoniedeparis.fr.

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain pour cette tournée européenne


Suivez les concerts de l'Orchestre Métropolitain à Paris Samedi à 14h30, en direct sur Mezzo Dimanche à 10h30, en direct sur le Web (heures de Montréal)​

La ruche sans vie

Quel contraste ! 24 heures après la salle réverbérante de Rotterdam, le concert à l’Elbphilharmonie de Hambourg, au programme identique, permettait de jauger de l’acoustique de la salle à 1,2 milliard de dollars. On connaît donc désormais le flop le plus onéreux de l’histoire. Les parois alvéoles d’« Elphi » renvoient un son mort-né, analytique mais sec (contrairement à Cologne, analytique mais brillant et frémissant), qui retombe et ne respire pas. Qui plus est, les forte saturent vite. La réputation du gourou acoustique Toyota risque d’en prendre un coup. Vivement Paris !

Concert 4

Mercure : Kaléidoscope. Berlioz : Nuits d’été. Saint-Saëns : Concerto pour violoncelle no 1. Elgar : Variations Enigma. Marie-Nicole Lemieux (contralto), Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Yannick Nézet-Séguin (direction). Rotterdam, De Doelen, jeudi, 30 novembre 2017.