Fred Pellerin au théâtre Maisonneuve: notre destinée au-delà du coup de dé

Fred Pellerin ne lâche jamais son fil narratif, et ses digressions les plus fantasques font partie de ce fil génialement tissé.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Fred Pellerin ne lâche jamais son fil narratif, et ses digressions les plus fantasques font partie de ce fil génialement tissé.

Un village en trois dés : c’est le titre du spectacle. Trois dés comme dans personnages en trois dimensions. Trois dés comme dans trois coups de dé.

C’est par un coup de dés, raconte Fred Pellerin dans son entrée en matière, qu’un curé répondant au prénom d’Élie répondit à son destin et se trouva dans l’église neuve d’un village neuf, qui ne s’appelle pas encore Saint-Élie-de-Caxton. Et Fred Pellerin chante Au rendez-vous du grand village, pour élever d’entrée de jeu la perspective du point de vue poétique. Ça ouvre les coeurs en même temps que les oreilles, on est prêts pour la suite.

On fait connaissance avec Odette, la téléphoniste de Saint-Élie. Celle qui détient la clé de la voûte qui contient les minutes de l’histoire de Saint-Élie-de-Caxton : la couleur est donnée, ce spectacle va nous parler d’histoire. Entreprise didactique ? Fred Pellerin se dénonce lui-même : « J’en ai fait du conte, j’en fais pus, là je fais de la conférence… »

Nous plongeons dans la création de la paroisse, en compagnie d’Élie le curé en campagne d’évangélisation. Qui croit, qui a la foi ? Tour du village. Où l’on retrouve Toussaint Brodeur, celui du magasin général. Et puis Méo le barbier du village. Et puis Madame Gélinas, qui pratique la contraception après avoir eu « 473 'tits gars », elle qui voulait une fille. Et d’autres encore : je renonce tout de suite à paraphraser le phrasé intraduisible de Fred Pellerin : je suis trop loin de sa langue inventée, qui se donne des accents de parler ancien mais qui est farcie de ses propres détournements et néologismes. Un régal en soi, presque à côté de l’histoire racontée.

Un fil narratif en forme de lasso

Presque. Fred Pellerin ne lâche jamais son fil narratif, et ses digressions les plus fantasques font partie de ce fil génialement tissé. Tout ça nous mène à une postière nommée Alice. « Elle riait comme une tourterelle blessée qui déboule l’escalier… » On l’entend. Il se trouve qu’Alice ne manquait pas de bave pour licher les timbres. « Vous allez noyer la reine ! » lui disait-on, rapport à la reine Victoria. « Pas de danger, répliquait Alice, je lui liche le derrière… » Grand rire dans le théâtre Maisonneuve. Le je-ne-sais-combientième grand rire de la soirée, après même pas une demi-heure. Et presque autant de moments tendres et tristes.

Miracle de Fred Pellerin : on pouffe, on se déverse, on pouffe, on se déverse. C’est l’essence même de son art : il nous révèle notre propre humanité. Perce les carapaces. Chaque ligne de son monologue ouvre des brèches, et l’on se sent exister très fort, émotionnellement ranimés. On s’abandonne à lui, à son récit, et mine de rien, on se retrouve, on se ressemble. Nous sommes tous des personnages aussi truculents que ceux qu’il met en scène, pour peu qu’on se regarde avec la loupe grossissante de Fred Pellerin. Serions-nous tous extraordinaires ? Le conteur nous investit de mission : être plus intensément nous-mêmes.

Tous potentiellement extraordinaires

Il parle de Méo, d’Alice, de Toussaint, du gros Charles le quêteux, et ils deviennent nos voisins, et ces voisins nous ressemblent tellement qu’ils deviennent nous, dans nos traits caractéristiques, nos tics, nos petits tracas, nos bonheurs, nos malheurs, nos maladies, jusqu’à notre mortalité. Ça n’avait jamais été aussi évident que dans ce sixième spectacle de Fred Pellerin : nous sommes tous issus d’une sorte de Saint-Élie-de-Caxton, nous habitons tous une sorte de Saint-Élie, même si notre Saint-Élie est un quartier de Montréal.

Mine de rien, Fred nous place devant nous-mêmes, notre part de liberté et notre part de devoir citoyen. À nous de décider si nous voulons vivre dans une communauté aussi collée serrée que Saint-Élie. À nous de décider s’il est important d’être de quelque part. À chacun de nous de mesurer si le sentiment d’appartenance a autant de sens que pour Fred et ses personnages décantés de vraies personnes. « Vivons soudés, soyons solidaires », dit le gros Charles. L’entendons-nous, entre deux rigolades et autant de moments touchants ? Clairement, oui, nous l’entendons. Rire et pleurer rend disponible, et Fred Pellerin peut nous dire ce qu’il veut : nous inviter à réinventer quelque chose comme un village. Rien de moins que nous accueillir tous dans un Saint-Élie-de-Caxton à grandeur de pays souverain.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 1 décembre 2017 02 h 13

    merci

    un vrai poête ce jeune homme, il y a les hasards, les coup de dés et l'âme,