Dans le laboratoire du public de demain

La Philharmonie de Paris s’inscrit dans un complexe, au nord de Paris, qui comprend le Conservatoire, le Musée de la musique et la Cité de la musique, salle de 1000 places construite par Christian de Portzamparc en 1995.
Photo: William Beaucardet La Philharmonie de Paris s’inscrit dans un complexe, au nord de Paris, qui comprend le Conservatoire, le Musée de la musique et la Cité de la musique, salle de 1000 places construite par Christian de Portzamparc en 1995.

Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain investissent la Philharmonie de Paris pour la conclusion de leur tournée européenne avec un concert diffusé en direct sur Mezzo à 14 h 30 ce samedi et un autre dimanche. L’endroit, inauguré en janvier 2015, est un laboratoire d’étude idéal d’un possible renouvellement du public. Nous en parlons avec Laurent Bayle, son directeur.

La Philharmonie de Paris s’inscrit dans un complexe, au nord de Paris, qui comprend le Conservatoire, le Musée de la musique et la Cité de la musique, salle de 1000 places construite par Christian de Portzamparc en 1995.

Le projet de la Philharmonie avait entraîné en France une levée de boucliers dans la mesure où la salle qu’elle remplaçait, Pleyel, au coeur des « beaux quartiers » de l’ouest de Paris, couvrait la zone drainant la majorité du public. Le pari était clair : s’enraciner ailleurs pour renouveler les publics.

Après plus de deux ans et demi, les premiers enseignements émergent. « Dans la réalité, la salle de 2400 places a un taux de remplissage moyen de 95 %. Comme nous avons présenté plus de 500 concerts, ce n’est pas qu’un phénomène éphémère lié à l’année de lancement ; c’est une donnée assez stable », analyse Laurent Bayle.

Malédiction des têtes blanches ?

Les mutations des publics sont observées à travers les logiciels de billetterie. Leurs origines sont réparties en trois catégories : Paris intra muros, la banlieue et le public de province et de l’étranger. Premier fait notable : le public strictement parisien, qui représente 50 %, se redéploie dans tous les quartiers de la ville. « Comme nous dirigions la salle Pleyel, nous avons les chiffres et pouvons comparer. La salle de concert n’est plus une salle de proximité, mais un grand lieu, comme l’Opéra, où les publics viennent quel que soit l’endroit où ils habitent. » Seconde donnée : le public autour de Paris a « fortement augmenté » (30 %) et, surtout, comprend plusieurs départements, dont ceux au nord, moins favorisés.

Afin de combattre ce qu’on pourrait appeler la malédiction des têtes blanches, la Philharmonie a augmenté l’offre de places accessibles. « Sachant que nous allions avoir 25 % de places de plus qu’à la salle Pleyel (2400 contre 1800), nous n’avons pas visé 25 % de recettes de plus mais les mêmes recettes. Cela nous a permis de développer les catégories à prix modeste. » Comme dans la nouvelle salle toutes les places sont bonnes, l’aubaine est évidente. A-t-elle suffi à rajeunir le public ?

Une étude approfondie et détaillée sera publiée au printemps 2018 : « Nous le pensons, mais nous n’en avons pas la démonstration pour le moment », constate Laurent Bayle.

Objectif : fin de semaine

Deux études françaises publiées en 2015 faisaient état d’une montée alarmante de l’âge médian des spectateurs (61 ans pour l’une, 63 ans pour l’autre). Cette donnée précise sera scrutée dans quelques mois pour jauger de la réussite du pari de la Philharmonie de Paris, qui, à première vue, semble plutôt gagné que perdu.

Dans la stratégie, rien n’est laissé au hasard. « Nous avons essayé de placer les concerts des grands orchestres étrangers le plus possible en semaine afin de garder en week-end les formes les plus ouvertes qui favorisent des tarifications moins élevées. Car nous partons du principe que le renouvellement du public, notamment sous l’angle des jeunes générations, s’opère davantage en week-end. Si vous proposez une tarification basse, des ateliers et des concerts pendant des ateliers, ou des ateliers intergénérationnels, vous déclenchez l’intérêt d’un public plus jeune et moins mélomane », analyse Laurent Bayle.

Le directeur de la Philharmonie de Paris confirme au passage un élément décrit dans l’étude d’octobre 2015 : « Les activités éducatives ont un impact sur les jeunes parents. Autant ces jeunes parents eux-mêmes ont pu s’éloigner de la musique classique, autant ils ne souhaitent pas la même chose pour leurs enfants. »

Laurent Bayle pense amadouer les nouveaux publics à long terme : « Dans la familiarisation avec le lieu et le fait de s’y sentir à l’aise, les expositions jouent aussi un rôle évident. C’est moins intimidant pour un public nouveau qu’un concert. Ce public peut avoir en tête que la Philharmonie existe et y retourner pour un concert un an et demi après. Expositions temporaires et activités éducatives sont des portes d’entrées, mais pas au point d’y voir quelque chose de mécanique. »

Après s’être préparé au pire, Laurent Bayle a donc vu le meilleur arriver à la Philharmonie : l’Orchestre de chambre d’Europe a doublé son public même quand il n’est pas dirigé par une vedette, les orchestres plus modestes, tels le National d’Île de France ou l’Orchestre de chambre de Paris, ont glané un nouveau public face aux concerts de prestige des grands orchestres étrangers et la salle se remplit avec des concerts familiaux à 11 h.

Défi inattendu : le défi de la direction est désormais d’endiguer la paupérisation de l’image de l’ancienne Cité de la musique et de son musée, phagocytés jusque dans leur appellation par la nouvelle Philharmonie.


Laurent Bayle sur le futur chef de l’OSM

« J’ai accepté [de devenir membre du comité de sélection] parce que nous avons un champ de concerts symphoniques extrêmement vaste et donc un nombre important de chefs qui nous sont familiers. À partir du moment où la question m’a été posée et où, dans l’esprit des responsables de Montréal, tout était ouvert — soit un chef confirmé, soit un chef à l’approche de sa maturité, soit un chef en devenir — et qu’il allait y avoir débat pour être sûr de trouver la meilleure adéquation entre la culture de l’orchestre et la volonté d’un artiste, je trouvais intéressant de confronter ma perception avec celle que l’on peut avoir en Amérique du Nord. […] En fait, on reproduit des schémas sans même s’en rendre compte, et je souhaitais confronter notre perception à Paris avec d’autres points de vue. »

Les rendez-vous du «Devoir»

Martin Helmchen. Le grand pianiste allemand, digne lauréat du Concours Clara Haskil en 2001, vient jouer à Montréal les Variations Diabelli de Beethoven. Ce dimanche, 15 h 30, à la salle Pollack.

Janine Jansen. Quatuor majeur au Club musical de Québec, où la grande violoniste Janine Jansen rassemble le clarinettiste Martin Fröst, le violoncelliste Torleif Thedéen et le pianiste Lucas Debargue dans le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen. Ce lundi, à 20 h, au Palais Montcalm.

Leonidas Kavakos. L’un des très grands violonistes de la planète est à l’OSM dans le Concerto de Mendelssohn. En seconde partie, le film The Railrodder sera accompagné en direct par l’OSM et Lorraine Desmarais. Ce mardi et ce jeudi, à 20 h, à la Maison symphonique.