Portraits à grands traits

Le Mononc’ Serge de 2017 préfère les thèmes de société aux cibles faciles, la typologie aux assassinats rimés de sales types.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le Mononc’ Serge de 2017 préfère les thèmes de société aux cibles faciles, la typologie aux assassinats rimés de sales types.

Observer, noter, repérer les images fortes, les exacerber, tirer le portrait à grands traits « sans chercher à me contrôler », comme il dit. C’est la manière de Mononc’ Serge, depuis le premier de ses douze albums, Mononc’ Serge chante ’97, paru il y a très exactement vingt ans. Il n’a pas tant changé, constate-t-on à l’écoute de La révolution conservatrice. À cela près : il nomme moins nommément. On est quand même loin de La Führer, l’un des brûlots de Treize tounes trash (2000). Ça commençait ainsi : « Guy Cloutier et Adolf Hitler / Deux noms qui inspirent la peur. »

« J’y allais pas avec le dos de la cuiller », commente Serge Robert, Mononc’ Serge au civil. « Ce genre de morceau, je n’aurais plus le goût de faire ça. » Sur le même album, il y avait Le caniche, qui visait très directement Luc Plamondon, à partir d’une citation de ma critique de l’opéra musical Notre-Dame-de-Paris, extraite du Devoir. « Des propos vraiment acides sur des personnalités publiques, c’est moins intéressant à une époque où tout le monde donne son opinion sur tout le monde dans les réseaux sociaux. Je ne suis pas un troll. »

Provoc’ à l’ère des radios-poubelles

Exception faite des politiciens. Sur Mononc’ Serge 2015, dans la veine de ses albums de « chansons d’actualité », le premier ministre Philippe Couillard est épinglé deux fois, dans Coupe Couillard et L’ayatollah Couillard. « Les politiciens sont habitués, ça vient avec la fonction de se faire ridiculiser par les caricaturistes, les commentateurs ou les humoristes. Hurler "Céline Dion c’est d’la marde !" comme je le faisais, ça ne provoquerait rien ni personne. La vulgarité s’est beaucoup banalisée, ce n’est plus transgressif, c’est devenu quasiment une figure imposée. Déjà, en 1997, s’en prendre à Céline, c’était défoncer une porte ouverte. Honnêtement, ça me tente pas pantoute d’écrire une toune sur Rozon… »

En fait, de plus en plus, j’expose et je reste en retrait. Je ne sais pas toujours de quel bord je me situe. Dans L’indifférence, qui est une chanson sur le refus de s’impliquer, je ne dis pas que l’indifférent a tort ou a raison, qu’il devait être absolument un bon citoyen. Et je sens qu’il y a un peu de ce comportement chez moi.

Le Mononc’ Serge de 2017 préfère de loin les thèmes de société aux cibles faciles, la typologie aux assassinats rimés de sales types. Dans La dictature de la vertu, il montre du doigt les mal engueulés et les grossiers, pas tellement au second degré : « Les radios-poubelles / Les cracheurs de fiel / Et leurs idéologues de droite / Dont le verbe acerbe / Exacerbe / La haine de la populace. » En même temps, mine de rien, il prévient : gare à la vertu, dangereux retour d’ascenseur. « En fait, je dénonce tous les extrémismes à ma façon extrême… »

Une forme de résistance

« En fait, de plus en plus, j’expose et je reste en retrait. Je ne sais pas toujours de quel bord je me situe. Dans L’indifférence, qui est une chanson sur le refus de s’impliquer, je ne dis pas que l’indifférent a tort ou a raison, qu’il devait être absolument un bon citoyen. Et je sens qu’il y a un peu de ce comportement chez moi. » Les images sont néanmoins parlantes : « Y’est membre de rien / Y’a pas d’carte de points […] Toujours en dessous du radar / Quand y’a une discussion y parle pas / Quand y’a une élection y vote pas. » On l’entend en écho à une autre chanson de l’album, Les partisans du silence : « Dans ce monde de grands yeules / Et de gérants d’estrade / Sont à peu près les seuls / À ne pas suivre la parade. » Dans tout le bruit ambiant, pourquoi faire le tonitruant ? « De nos jours, dans toute cette pollution du vox populi à l’infini, je me suis demandé si se taire n’était pas une forme de résistance. La chanson décrit une espèce de haut-le-coeur… »

Il y a même, chose plus que rare, une chanson plus personnelle au milieu de La révolution conservatrice. Chums, littéralement, présente ses vrais de vrais amis, à l’irrévérencieuse manière Mononc’ Serge, mais non sans affection… et tendresse. « Mon chum Jean-Louis y’est gros pis y’est roux / Y peine à marcher à cause de ses genoux / Avec sa grosse barbe blanche y’a l’air d’un moyen moineau / Moitié père Noël moitié Accueil Bonneau. » Serge Robert précise : « Je n’ai aucune chanson sentimentale. Et ça me tente jamais d’écrire sur ma vie privée. C’est l’exception. Ça me faisait plaisir. J’avais peur un peu, je me disais, ils vont penser que je parle contre eux autres, mais non, ça va, c’est encore mes chums… »

Pour l’essentiel, on retrouve Mononc’ Serge dans son personnage. « Je me suis imaginé un alter ego, qui me permet de sortir de ma vie, de me défouler. Je pense que depuis vingt ans, j’ai une fonction de soupape, je sers d’exutoire. Faut croire que c’est nécessaire. »

 

Monon'c Serge - L'indifférence

La révolution conservatrice

Mononc’ Serge, Indépendant