Joe Rocca présente «French Kiss»

Ce premier album solo d’un membre des Dead Obies s’écoute en deux temps.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ce premier album solo d’un membre des Dead Obies s’écoute en deux temps.

« Mon public est majoritairement féminin », assure le rappeur Joe Rocca, qui se base sur ses abonnés Instagram et Facebook pour lancer cette affirmation. « Si je m’adresse à elles sur mon album ? Absolument. » Voilà qui résume assez bien l’esprit de French Kiss, son premier album solo — ou en tout cas de la première moitié de celui-ci. Joe parle aux femmes. Il parle d’elles aussi, avec la volonté de le faire différemment. « J’avais envie de parler pour qu’elles se sentent incluses » dans son univers, et de le faire avec respect, insiste-t-il, faisant allusion aux scandales d’inconduite qui font les manchettes depuis deux mois.

Ce premier album solo d’un membre des Dead Obies, essentiellement rappé en anglais avec quelques chansons en français, s’écoute donc en deux temps. La première moitié du disque prend l’allure d’une grande séduction, couchée sur un lit de basses moelleuses, de rythmes soignés et de synthés tamisés. Direct, Rocca ne cherche pas à enrober ses intentions dans de la dentelle : « J’appelle ça des chansons d’amour des temps modernes »… Traduction : ce n’est pas du Alfred de Musset ça, non Madame.

L’album est plein de clichés, je joue avec, mais dans le respect

 

Dans ces mots qui ne cachent rien, on reconnaît bien l’influence du rap américain — au risque de tomber dans ses clichés, lui fait-on remarquer. « J’apprécie les clichés, répond Rocca du tac au tac. Le rap, c’est un ensemble de codes, j’essaie de jouer avec, de me les approprier. L’album est plein de ces clichés, je joue avec, mais dans le respect », répète-t-il. « Il y a pas mal de contenu, disons, explicite sur l’album, j’ai retenu ce cliché-là du rap américain, aussi… Mais les propos misogynes qu’on entend parfois [dans le rap] sont inacceptables, je n’approuve pas ça. Par contre, il faut faire la différence entre l’expression de quelque chose de sexuel, d’explicite, de cru, et un manque de respect à l’endroit des femmes. Disons que ce sont des chansons d’amour plus compliquées que les tounes qu’on entend à la radio. »

C’est drôle, ça, parce que ce disque semble fait pour tourner à la radio. Ou, en tout cas, pour rallier le plus large public possible, même si l’auteur s’en défend : « Je n’ai jamais fait une chanson en me disant que ça allait rendre le rap plus facile à écouter. Mais j’ai la volonté de vouloir présenter un son plus pop, un son qui permettrait au rap d’ici de voyager plus loin. »

Encore là, voyons-y l’influence du rap américain, devenu depuis quelques années le son populaire dominant. « Le rap est devenu pop, et c’est cool de voir ça ! » s’emballe le MC, qui estime que ce phénomène est en partie dû aux collaborations des rappeurs de l’heure avec les grosses pointures de la pop (Migos sur un succès de Katy Perry, par exemple). « Maintenant, on dirait que l’aura de la pop retourne à la culture hip-hop. »

Curieux comme le temps qui passe finit par donner raison aux visionnaires. Lorsque le Torontois Drake est arrivé sur la scène il y a huit ans avec sa moue, son introspection aux antipodes du rap revanchard de ses collègues, son style mi-récité, mi-chanté et ses grooves racoleurs, la réaction fut pour le moins partagée. « Et pourtant, il possède une discographie impressionnante de qualité », dit le rappeur Joe Rocca, qui cite son oeuvre comme une influence majeure sur French Kiss. « J’aime ceux qui marchent sur la ligne fine entre le r b et le rap, les deux racines d’une nouvelle forme de pop. Ça me parle. Et puis, après tout, le rap, ç’a toujours été un melting-pot de plein d’affaires. »

Joe Rocca joue lui aussi les funambules sur cette ligne entre la romance et le sexe, entre la séduction et la provocation, entre les grosses rimes carrées et les refrains chantés. « Je fais de la musique de feelings », explique Joe Rocca en insistant sur le « s ». Ainsi, sur son premier album solo, French Kiss, le rappeur en exprime deux. D’abord le sexe, la passion, la séduction, sur la coulante première moitié, puis la bravade, sur une seconde moitié bardée d’invités de marque, à commencer par le vétéran Imposs, qui de sa voix grave déchire sans retenue les quelques mesures que Rocca lui a concédées. « Je suis content d’avoir offert un couplet à Imposs — je suis un fan de Muzion depuis que je suis tout jeune, et mon préféré dans le groupe, c’est lui ! »

Sont aussi de la partie Cape Tula, révélation r b qu’on entend sur le refrain de la chanson d’influence dancehall Soft Drink Riddim, le trio Brown sur l’excellente Monstres, le complice VNCE CARTER qui rappe sur Shortie en plus d’avoir composé la moitié des instrumentaux de l’album, Mike Shabb, Flawless Gretzky, ainsi qu’une rappeuse jusqu’alors inconnue, TyLeen. « Elle est bonne, hein ? Son couplet est très gangsta ! » échappe-t-il en riant. « J’étais content de collaborer avec une nouvelle rappeuse, ça a été un beau moment en studio. »