L’année des orchestres américains

Christophe Huss Collaboration spéciale
Le cadeau de l’année est le coffret Les maîtres du baroque, dans lequel on peut entendre le «Didon et Énée» de Purcell par Teodor Currentzis.
Photo: Anton Zavyalov Keynote Artist Management Le cadeau de l’année est le coffret Les maîtres du baroque, dans lequel on peut entendre le «Didon et Énée» de Purcell par Teodor Currentzis.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les orchestres américains sont les vedettes éditoriales des coffrets 2017. Trois des fameux « top 5 » se voient honorés par des éditions spectaculaires.

La plus remarquable, qui couvre la période la plus large, est le coffret consacré aux 175 ans du Philharmonique de New York, paru un peu plus tôt cette année. Commercialisé par Sony, il contient certes des enregistrements que l’on connaît bien, notamment de Leonard Bernstein, présent avec 23 CD — très bien choisis — sur les 65 CD de l’ensemble. Mais il est surtout remarquable pour les CD 1 à 27 couvrant la période des enregistrements monophoniques, de 1929 à 1955.

On y trouve des documents historiques qui n’avaient jamais été réédités avec un tel soin. La Symphonie héroïque par Mengelberg en 1930 a un son stupéfiant pour l’époque, tout comme la 2e Symphonie de Rachmaninov de Rodzinski en 1945. Toscanini, Barbirolli, Walter, Stravinski, Beecham, Munch, Mitropoulos peuplent ces années-là avec des gravures souvent mythiques, et il est très heureux que la période plus récente n’occupe qu’une dizaine de CD à la fin.

 

Orchestre symphonique de Boston

DG publie un coffret de tous les enregistrements de l’Orchestre symphonique de Boston réalisés pour son label. Chose surprenante : il y a deux oublis — la Symphonie en ré de Franck par Ozawa (couplée avec le Concerto pour orgue de Poulenc qui, lui, n’a pas été omis) et un disque Chostakovitch avec Gidon Kremer et Ozawa. Par contre, on est très heureux de trouver les CD des Boston Chamber Player, dont le génial disque de transcriptions de valses de Strauss par les musiciens de l’École de Vienne et de découvrir une 2e Symphonie de Brahms d’Ozawa enregistrée en 1975 (avant la 1re), restée inédite. C’est vraiment, au-delà de l’ère Ozawa, un très beau coffret, avec les premiers enregistrements de Tilson Thomas et d’Abbado, quelques Kubelik et Bernstein, le renversant Zarathoustra de Steinberg et un rare CD d’Eugen Jochum avec une sublime Symphonie inachevée.

Georg Solti et Chicago

Photo: Archives Agence France-Presse Decca célèbre le partenariat entre Georg Solti et l’Orchestre symphonique de Chicago en sortant un ensemble de 108 disques pour le 20e anniversaire du décès de Solti et le 125e anniversaire de la fondation de l’Orchestre symphonique de Chicago.

La Troisième boîte, chez Decca, célèbre le partenariat entre le Symphonique de Chicago et Georg Solti. La saga débute avec la 5e Symphonie de Mahler en 1970 et s’achève avec la mort de Solti en 1997, le temps, 108 CD plus tard, de deux intégrales Beethoven, d’un cycle Bruckner, de symphonies de Mahler et de deux versions de La création de Haydn (1981 et 1993). Comme tout est dirigé par le même chef, il y a moins de variété que dans les coffrets New York et Boston. Ces retrouvailles sont celle d’une ivresse et d’un plaisir sonore franc et brut, que l’on peine à chérir comme le legs vraiment référentiel d’un Fritz Reiner ou d’un Charles Munch. Il y a fort à parier qu’une intégrale des enregistrements d’autres grands techniciens de l’orchestre, tel Christoph von Dohnanyi, apporterait plus de substance. Dans ces trois éditions, Chicago et Boston reproduisent les pochettes originales, mais pas le coffret New York.

Le chef, le pianiste, la chanteuse, le quatuor

L’année 2017 a le mérite de la clarté. Pour qui s’intéresse à la direction d’orchestre, il n’y a pas mieux que le coffret consacré à André Cluytens par Warner, dont nous vous avons parlé exhaustivement en octobre dans Le Devoir. Ce regard sur le son français disparu est unique et précieux.

De même, chez Sony BMG, l’équivalent 2017 des coffrets Charles Munch et Fritz Reiner, c’est-à-dire le vrai incunable célébrant un géant de la musique, c’est le coffret dédié au pianiste Rudolf Serkin. La chose est d’autant plus vertigineuse que nombre d’enregistrements monophoniques majeurs (par exemple les concertos de Beethoven avec Ormandy) étaient restés inédits. Le champ d’activités de Serkin (solo, musique de chambre — par exemple à Marlboro — et concertos) nous vaut un coffret très diversifié dont la publication bénéficie du même soin que la réédition des incunables du Philharmonique de New York. Cette véritable mine d’or est un coffret gigantesque consacré à un géant.

La chanteuse, c’est Maria Callas. Après l’édition officielle des enregistrements de studio en 2014, voici la boîte Warner Maria Callas Live, avec rematriçage de vingt grands enregistrements publics captés entre 1949 et 1964. On trouve là les musts : Médée et la Somnambule avec Bernstein, Lucia avec Karajan en 1955 à Berlin, ou Anna Bolena avec Gavazzeni en 1957. Ces quatre exemples sont les plus notoirement inégalés. Cinq récitals en trois disques Blu-ray complètent la collection : à Paris, 1958, à Hambourg, 1959 et 1962 et à Londres, 1962 et 1964. Le son est scrupuleusement travaillé, mais il ne faut espérer aucun miracle. Cela reste précaire et, par ailleurs, le périple ne rassemble pas que les années glorieuses de Callas (ce qui aurait entraîné des doublons), mais nous montre bien la dégradation progressive des moyens de la chanteuse.

En quatuor, les héros de l’année sont les Amadeus, avec un coffret DG conçu sur le modèle des coffrets Karajan. Tout le parcours du Quatuor Amadeus est retracé et le produit est de grand luxe. Le problème est l’étroitesse du répertoire (Beethoven, Mozart, Schubert Haydn) qui fait que les coffrets Italiano ou Emerson, nettement moins beaux, sont plus intéressants pour le commun des mortels. Celui-ci, impeccable, s’adresse vraiment aux fans.

Opéra

Deux coffrets tendent les bras aux amateurs d’opéras. D’abord, une mise en cube des enregistrements lyriques de Claudio Abbado en 60 CD chez DG. Ce cube Claudio Abbado. The Opera Edition est le pendant de la Symphony Edition antérieure. Dans le genre beau pas trop cher, on ne peut imaginer mieux, malgré la regrettable absence des visuels originaux. Que de références dans ce legs : Wozzeck, Carmen, Pelléas et Mélisande, Khovantchtchina, Le barbier de Séville, La Cenerentola, L’Italienne à Alger, Le voyage à Reims, Fierrabras, Macbeth, Simon Boccanegra… Oui, ce ne sont là que les versions qui dominent leur discographie, pas le contenu intégral qui contient dix autres opéras et des récitals !

Dans le genre cadeau original de luxe, Sony rassemble les trois opéras de Mozart sur des livrets de Da Ponte (Don Giovanni, Cosi, Les noces) enregistrés par Teodor Currentzis. On peut reprocher une certaine surinterprétation au chef, mais la vie théâtrale à chaque recoin de phrase devient vite un oxygène, voire une drogue. Si on est un peu blasé et qu’on a envie de redécouvrir des choses dans Mozart, ce coffret est une cure radicale.

Quant aux économes, et hors lyrique, le cadeau de l’année est assurément (si les magasins parviennent à se réapprovisionner avant Noël !) Les maîtres du baroque, une boîte Alpha de 18 CD avec des oeuvres d’Albinoni, Bach, Charpentier, Monteverdi, Pergolese, Purcell, Rameau et Vivaldi. Nous ne pensions jamais voir telle aubaine avec pareil contenu. La boîte puise non seulement dans le fonds de catalogue, mais aussi dans le nectar récent, genre Les 7 péchés capitaux de Monteverdi par García Alarcón, disque classique de l’année 2016 du Devoir, Les cantates de Bach de Vox Luminis parues en décembre 2016, Didon et Enée de Purcell par Teodor Currentzis ou Les messes brèves de Bach par Raphaël Pichon. Les maîtres du baroque sont ici à tous les étages !


Le choix 2017 du Devoir

New York Philharmonic — 175th Anniversary Edition. Sony, 65 CD, 88985336362.

Boston Symphony Orchestra — Complete Recordings on Deutsche Grammophon. DG, 56 CD, 479 7718.

Solti-Chicago — The Complete Recordings. Decca, 108 CD, 483 1375.

André Cluytens — Complete Concerto Orchestral Recordings. Warner Classics, 65 CD, 9029588669.

Rudolf Serkin — The Complete Columbia Album Collection. Sony, 75 CD, 88985404062.

Maria Callas — Remastered Live Recordings. Warner, 42 CD et 3 Blu-ray, 9029584470.

Amadeus Quartet — The Complete Recordings on Deutsche Grammophon. DG, 70 CD, 479 7589.

Claudio Abbado — The Opera Edition. DG, 65 CD, 479 8008.

Teodor Currentzis — Le Nozze di Figaro, Cosi fan tutte, Don Giovanni (Mozart). Sony, 9 CD, 88985413432.

Les maîtres du baroque – Collection Château de Versailles. Alpha, 18 CD, Alpha 372.