Yannick Nézet-Séguin, icône culturelle de Rotterdam

Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin est en tournée européenne avec l’Orchestre Métropolitain depuis le 23 novembre.
Photo: François Goupil Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin est en tournée européenne avec l’Orchestre Métropolitain depuis le 23 novembre.

Jour très particulier de la tournée européenne de l’Orchestre Métropolitain ce jeudi soir, puisque Yannick Nézet-Séguin fera connaître « sa famille » montréalaise, qui l’a adopté il y a 17 ans, à son public de Rotterdam, qui le chérit depuis dix saisons.

« Ce concert chez nous sera quelque chose de spécial », se réjouit Neil Wallace, directeur général du Doelen, salle de concert dans laquelle se produit l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, dont Yannick Nézet-Séguin est le directeur musical depuis 2008. « Yannick est ici chez lui et l’orchestre sera donc chez Yannick. Pour un soir, le Doelen, ce sera chez eux. »

Neil Wallace, qui préside aux destinées du Doelen depuis 2006, s’enorgueillit d’avoir repéré le chef québécois. C’était en 2006, lors d’un concert du Brussels Philharmonic, dans l’oeuvre d’un compositeur flamand. « Je n’en croyais pas mes oreilles, confie-t-il au Devoir. J’ai envoyé un SMS à Jan Raes, alors directeur général de l’orchestre, qui est allé entendre Yannick à Bournemouth. Quand Yannick est arrivé pour diriger la première fois au Doelen, j’ai vu la plupart des membres du conseil d’administration de l’orchestre assis dans la salle. Le signe ne trompait pas. Ensuite, tout s’est passé très vite. »

D’ailleurs, il fallait faire vite : « Lors de la nomination, le management m’a appris qu’il avait dû tempérer les ardeurs de certains autres orchestres européens qui cherchaient aussi à attirer Yannick. »

Changement de style

En 2006, Yannick Nézet-Séguin succédait à Valery Gergiev. Un changement de style radical. Le chef russe est connu pour ne pas être un répétiteur assidu. « Gergiev était parvenu à obtenir des réponses très rapides de la part de l’orchestre, et Yannick a utilisé cette réactivité pour travailler », résume George Wiegel, actuel directeur général de l’Orchestre philharmonique de Rotterdam.

« J’ai apprécié Gergiev, mais on sait qu’il est sur toute la planète en même temps. Là, nous avions l’impression d’avoir quelqu’un prêt à s’investir avec nous et à faire un travail en profondeur. Avec sa jeunesse, son enthousiasme et une sympathie incroyable, Yannick a, sur un répertoire différent, effectué un travail de détail, notamment sur les couleurs », nous dit la flûtiste Juliette Hurel.

L’ancien directeur artistique, Henk Swinnen, nous avait parlé en 2014, en prenant exemple de la 4e Symphonie de Mahler, de la manière fulgurante de Yannick Nézet-Séguin d’évoluer dans une oeuvre. « Nous avons grandi en même temps, relativise Juliette Hurel. Au début, Yannick voulait tout contrôler. Les années aidant, il s’est plus relaxé et a plus laissé faire. Là, nous sommes à une maturité dont tout le monde profite. Quand on le voit aujourd’hui, il est tellement relax et à l’aise. Dès le début c’était déjà génial, mais c’est vrai qu’il grandit. Je ne sais pas où il va aller, mais chaque fois, on est encore plus amoureux de lui. »

Les limites aux miracles

Ces flammèches artistiques se sont-elles ressenties sur la fréquentation et le profil des spectateurs ? « Tout le monde aime Yannick, sa chaleur, sa joie de faire de la musique et sa joie de rendre le public heureux », résume George Wiegel. Mais le directeur de l’orchestre et son chef charismatique ont avant tout dû colmater des brèches. « Le grand changement a été la crise de 2008, qui a eu des répercussions jusqu’en 2014. Nous avons désormais récupéré ce que nous avions perdu, et Yannick a toujours été partie prenante de cette reconquête », dit M. Wiegel. Au-delà, « Yannick nous a aidés à créer un public plus jeune, qui croit substantiellement [20 % ces 2 dernières années], mais qui reste un auditoire volatil. »

Vue du Doelen, la perspective est un peu différente. Pour Neil Wallace, « l’énergie de Yannick et son charisme ont un impact, mais on ne peut réduire à un individu ce qui se passe dans une ville comme Rotterdam. Par ailleurs, en matière de musique symphonique, la réalité urbaine de Rotterdam, d’Amsterdam, de Montréal ou de Seattle n’est pas la même. Donc, toute généralisation est tendancieuse car chaque ville a ses propres défis. La démographie de Rotterdam est très jeune et la culture n’est pas à proprement parler classique. Yannick a donné un coup de jeune à l’orchestre, mais cela n’a pas eu un impact sur la salle parce que sur ses 600 000 visiteurs annuels, seule une part minoritaire vient de l’orchestre. »

Deux choses sont sûres aux yeux de Neil Wallace : « Yannick Nézet-Séguin a eu tout le soutien nécessaire à Rotterdam, où il est une icône de la culture. Le public l’aime, tout le monde l’aime. Et, par ailleurs, la musique classique a besoin de multiplier les Yannick, car malgré l’engagement et la passion, faire vivre la musique est une bataille qu’un chef ne peut gagner seul. »

Quant à Juliette Hurel, elle résume bien le phénomène que représente une tournée avec le chef québécois : « Aux États-Unis, il y a trois ans, nous avons vécu une osmose incomparable. Yannick est tellement aimant, tellement attentif à chacun, tellement dans la musique que nous avons connu des moments d’amitié et de musicalité incroyables. Je ne sais pas si je revivrai ça une autre fois dans ma vie. » La flûtiste, qui sera là jeudi soir pour écouter ses collègues de Montréal, aimerait vivre dans le déni de ce qui l’attend dans huit mois. « Je ne peux pas imaginer qu’il parte. Malheureusement, c’est la réalité, mais ce n’est pas possible… »

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée européenne.