Premiers pas du Métropolitain en Europe: un triomphe au-delà de toute espérance

Jean-Guihen Queyras a sorti le grand jeu, une coche au-dessus de sa prestation montréalaise.
Photo: François Goupil Jean-Guihen Queyras a sorti le grand jeu, une coche au-dessus de sa prestation montréalaise.

Les premières notes de l’Orchestre Métropolitain jouées à l’étranger résonnent à la Philharmonie de Dortmund et ce sont celles d’une musique du Québec : Kaléidoscope, de Pierre Mercure.

Le choix est parfait. L’oeuvre, qui marque notre histoire musicale, est inconnue ici, comme est inconnu l’orchestre que Yannick Nézet-Séguin vient présenter à une ville qui l’a adopté presque comme un enfant du pays.

La Philharmonie de Dortmund offre en effet une résidence de trois ans à un artiste en le laissant libre de ses choix artistiques. Yannick Nézet-Séguin vient de finir triomphalement la sienne il y a quelques mois. Ce ne sont pas des applaudissements polis qui saluent Kaléidoscope, comme habituellement après la première pièce d’un concert. Le chef est rappelé sur scène. L’enthousiasme ira croissant : Marie-Nicole Lemieux sera gratifiée de quatre rappels. Jean-Guihen Queyras aussi.

Concert de maître

Il y eut des larmes d’émotion de part et d’autre de la scène. C’était énorme. Jugez-en plutôt. Le concert de l’Orchestre Métropolitain s’inscrivait dans un cycle « Concerts de maîtres » de la Philharmonie de Dortmund. De fait, la très large majorité des spectateurs étaient des abonnés de ce cycle dans lequel ils ont entendu ou entendront cette saison Murray Perahia et l’Academy of St. Martin in the Fields, le Symphonique de Londres avec Simon Rattle, l’Orchestre de chambre Gustav Mahler et Daniele Gatti ou le Gewandhaus de Leipzig avec Andris Nelsons. Un public de connaisseurs.

À l’issue de la soirée, on n’avait pas besoin de demander, il suffisait de tendre l’oreille : « fantastique » et « super concert » s’entendaient de partout dans les allées. Lorsque l’on demandait à ces abonnés s’ils avaient remarqué une différence en qualité orchestrale par rapport à leurs habitudes la réponse était unanimement : « Vous plaisantez ? Pas du tout ! »

Ulrich Schultheiss est professeur de composition et de théorie musicale à l’Université de Münster. Nous le rencontrons à la sortie. Lui a fait 70 kilomètres, avec son épouse, pour entendre l’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin : « C’est le programme qui m’a attiré, et le fait d’entendre avec son orchestre canadien Yannick, que j’avais déjà vu deux fois. Je suis un professionnel de la musique et je suis vraiment ébloui du très haut niveau de ce que je viens d’entendre. »

C’est bien ce qui a fait dire au directeur de la Philharmonie, Benedikt Stampa, après le concert : « Ce n’était pas un succès, c’était un triomphe ! » C’est vrai qu’une salle debout, en Allemagne, on ne voit pas cela tous les jours…

Jean-Guihen Queyras sort le grand jeu

Le concert avait une configuration différente de celui de Montréal, mercredi dernier. Il n’y eut ni perturbation par le public ni domination de Marie-Nicole Lemieux. La chanteuse a merveilleusement parcouru les Nuits d’été, mais avec, cette fois une magie croissante sur Absence et Au cimetière (mélodies 4 et 5) : « On dirait que l’âme éveillée pleure sous terre à l’unisson de la chanson », en plein centre du registre, était, cette fois, le passage miraculeux.

Je suis un professionnel de la musique et je suis vraiment ébloui du très haut niveau de ce que je viens d’entendre

 

Jean-Guihen Queyras a sorti le grand jeu, une coche au-dessus de sa prestation montréalaise, avec un 3e mouvement renversant, toujours avançant avec grande intensité.

Et là est arrivé le miracle. Alors qu’on se demandait comment Yannick Nézet-Séguin allait, avec les Variations Enigma, surpasser cette bombe musicale, ses musiciens et lui nous ont sorti une prestation de top niveau international à faire inviter illico l’orchestre dans n’importe quelle salle du monde, des Enigma ciselées, d’une générosité sonore ébouriffante avec un Troyte (la variation vive et percussive, deux avant Nimrod) délirant.

Il y avait là toute la précision attendue, mais aussi vraiment beaucoup de son, dans une salle généreuse, devant un public totalement coi. Une Pavane pour une infante défunte en rappel, avec un solo de cor à se pâmer de Louis-Philippe Marsolais, notre grand corniste québécois, a somptueusement clos ce rendez-vous qui n’était pas un galop d’essai, mais un révélateur.

Le déclic

À l’issue du concert, Yannick Nézet-Séguin a remis sa baguette au maire de Dortmund, Ullrich Sierau. Tout au long du discours de M. Sierau, disant que la vie lui avait fait le cadeau, le jour de ses 19 ans, de la naissance de Yannick Nézet-Séguin, l’ambassadeur du Canada en Allemagne, Stéphane Dion, triturait nerveusement diverses feuilles de papier.

Ce discours longuement préparé, Stéphane Dion l’a finalement sagement rangé dans ses poches pour se mettre au diapason de la « spontanéité de la chaleur du public » en remerciant simplement le chef et l’orchestre d’avoir, « pour leur première fois hors Canada, choisi l’Allemagne pour exprimer la nécessité d’avoir plus d’harmonie dans le monde ».

Yannick Nézet-Séguin a conclu le tour des discours de manière concise mais éloquente, soulignant que le concert n’était qu’un début qui marquait « un rendez-vous avec l’Europe pour bien bien souvent ».

Nous en sommes à la première de sept étapes et il n’y a même plus la moindre parcelle de doute à ce sujet. Car le déclic psychologique s’est fait en un soir. Ici, et désormais pour toujours, le Métropolitain n’est pas l’« orchestre B d’une ville » : il joue dans la cour européenne, avec les grands, pour le plaisir et la fierté de tous.

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain pour cette tournée européenne

Tournée européenne de l’Orchestre Métropolitain

Concert 1. Mercure : Kaléidoscope. Berlioz : Nuits d’été. Saint-Saëns : Concerto pour violoncelle n° 1 Elgar : Variations Enigma. Marie Nicole Lemieux (contralto), Jean-Guihen Queyras (violoncelle), Yannick Nézet-Séguin (direction). Dortmund, Philharmonie, dimanche 26 novembre 2017.

2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 novembre 2017 13 h 51

    Que dire de plus...

    Bravo à vous tous...qui avez si "justement" donné le ton .. à un déploiement de talents musicaux sans commune mesure..."Désormais et pour toujours"... comme le dit si bien Christophe Huss.
    La fierté québécoise...c'est aussi ça.

  • Michel Dion - Abonné 27 novembre 2017 16 h 34

    L'OM, c'est le plaisir de faire de la musique ensemble

    Plutôt que de constituer un pompeux comité de sélection international, l’administration de l’Orchestre Métropolitain a fait confiance à ses musiciens, et ceux-ci ont tout simplement choisi de suivre la voix du coeur en faisant confiance à un jeune chef passionné d’ici. Peu à peu, ce coup de coeur s’est révélé être le coup fumant du siècle. Ces musiciens avaient-ils déjà pressenti les dons de magicien du jeune homme?
    À son tour, pour l’évolution de l’orchestre, le jeune maître a su faire confiance à ceux qui l’avaient choisi, plutôt que de recruter des ”virtuoses” venus des quatre coins de l’Amérique du Nord. De la confiance grandissante est venue l’assurance. Cela ne s’achète pas, même avec des budgets pharaoniques.
    L’OM, un orchestre de province? Oui, et alors? N’est-ce pas ainsi que Georg Solti qualifiait
    le Wiener Philharmoniker?

    Parfois, certains, au regard trop hautain, refusent d’abaisser les yeux pour voir la végétation fleurir autour d’eux.