Buffy Sainte-Marie brandit son sourire

Cinq décennies des chansons les plus fortes de Buffy Sainte-Marie se rencontrent dans son dix-huitième album, «Medicine Songs».
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Cinq décennies des chansons les plus fortes de Buffy Sainte-Marie se rencontrent dans son dix-huitième album, «Medicine Songs».

Elle sourit. Sa voix sourit. Je la vois sourire au bout du fil. Code régional 808 : Hawaï. C’est là qu’elle habite, Beverly « Buffy » Sainte-Marie, depuis la fin des années 1960 : le mariage avec un champion de surf n’a pas duré, mais elle est restée. Son sourire me réchauffe jusqu’au fin fond de moi. Je le lui dis. Elle rit. Ses 76 ans rient, resplendissants. « Je pense, comme le dalaï-lama, que notre meilleur outil de pacification nous suit partout : c’est notre sourire. » Elle nuance : « Mais si vous êtes issu d’une famille de “bullies”, si vous portez en vous toute cette agressivité accumulée, votre plus importante mission est d’apprendre à vous aimer vous-même, et d’aimer ces gens autour de vous. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des humains, comme vous et moi. Même Donald Trump est un être humain, vous savez ? » Oui, continue-t-elle, on peut et l’on doit protester, travailler au changement des mentalités, dénoncer les injustices, de toutes ses forces, mais « sans perdre autant que possible cette capacité que nous avons de sourire et de désamorcer les conflits à la base dans les rapports humains ».

Son nouvel album, son dix-huitième, s’intitule Medicine Songs. Chansons pour soigner, chansons pour sortir le pus des plaies, chansons pour guérir un peu. Des chansons nouvelles, des réenregistrements aussi. Des chansons presque traumatisantes de lucidité, mais non moins porteuses d’espoir en l’humain. Cinq décennies des chansons les plus fortes de Buffy Sainte-Marie s’y rencontrent comme dans un grand ralliement. Ça remonte à Universal Soldier (écrite en 1961, popularisée par le troubadour britannique Donovan) et ça va jusqu’à War Racket, un réquisitoire qui ne s’enfarge pas dans les strates de sens : « You billionnaire bullies ; you’re a globalized curse / You put war on the masses while you clean out the purse […] You pretend it’s religion and there’s no one to blame / for the dead and impoverished in your little patriot game / Honey, that’s the war racket ».

Visibilité des malfaisants

Ça fait un drôle d’effet de constater, à tant d’années d’écart, que ces chansons se parlent, se répondent, l’ancienne et la récente tout aussi pertinentes. C’est vrai pour d’autres titres sur l’album, Bury My Heart at Wounded Knee et The Priests of the Golden Bull, qui se rejoignent dans la dénonciation du mépris des compagnies qui vont extraire l’uranium sur les terres des Premières Nations. Avons-nous si peu avancé ? Allons-nous de mal en pis ? « Je pense que nous progressons, mais que c’est cyclique. Il y a toujours eu des périodes de bon leadership et des périodes de mauvais leadership : la différence est sans doute qu’aujourd’hui, le mauvais leadership est montré en gros plan sur tous les écrans, sur toutes les plateformes, fake news ou pas. À d’autres époques, on mesurait moins. »

Si les réseaux sociaux « donnent l’impression » qu’il n’y a jamais eu autant de malfaisants sur la planète, c’est par leur visibilité. « Oui, les “trolls and bullies” occupent plus manifestement que jamais l’espace public, mais il y a encore des millions et des millions de gens de bonne volonté, qui font bouger peu à peu les choses dans leur communauté. On les voit moins s’agiter, mais ils agissent. »

Porter le message

« Ce qu’a fait Gord Downie avec l’album Secret Path est extrêmement important. Il a permis à des milliers d’amateurs de rock de connaître le sort que subirent les enfants autochtones enlevés à leur famille et placés dans des pensionnats : il n’est pas moins important d’avoir du bon temps quand on va voir un show rock, mais l’occasion a été saisie de communiquer cette information. Gord a su toucher son public. C’est admirable, et ça me donne de l’espoir. »

Le prix pancanadien Polaris a été décerné à Buffy Sainte-Marie en 2015 pour l’album Power in the Blood. L’année d’avant, on le remettait à Tanya Tagaq pour Animism. Cette année, l’auteure-compositrice-interprète d’origine colombienne Lido Pimienta a reçu le prestigieux prix. Trois femmes issues des Premières Nations des Amériques. Buffy chante You Got to Run (Spirit in the Wind) avec Tanya sur Medicine Songs. « Le plus beau là-dedans, c’est que nous sommes très, très différentes. Je pense que ça aussi, c’est un progrès : on commence à nous distinguer les unes des autres. C’est le caractère unique de chacune de nos propositions qui a été souligné. La perception s’affine et s’enrichit. »

Nous en venons tout naturellement à parler du mouvement #MeToo #MoiAussi, cette « prise de parole essentielle » des victimes d’agressions et de harcèlements de nature sexuelle : « La vérité mène à une colère plus que légitime, mais aussi, un jour, à une meilleure compréhension entre les humains, à une libération, et à la réconciliation. Ce que toutes ces femmes disent aussi au grand jour, c’est qu’on ne réussira plus à leur enlever leur capacité de sourire. »

Le petit rire qui retentit là-bas, sous le soleil d’Hawaï, illumine mon bureau.

 

Buffy Sainte-Marie - Carry It On
 

 

Medicine Songs

Buffy Sainte-Marie, True North