Un décevant Nick van Bloss

Le pianiste Nick van Bloss
Photo: Buhl Artists Management Le pianiste Nick van Bloss

Après une superbe ouverture, vendredi, avec la Messe en si du Collegium 1704, ce fut une soirée cauchemardesque au Festival Bach. Le scénariste, auteur et acteur de la chose se nomme Nick van Bloss, et ce qu’il a de plus brillant, c’est sa biographie fleurie.

Pour comprendre ce qui s’est passé et comment la direction pourtant avisée du festival Bach s’est fait piéger, il faut lever le rideau des coulisses de la musique classique. Bien avant les « fake news », le milieu classique a su inventer, fabriquer et concocter les fausses valeurs. La capitale mondiale de ce théâtre de marionnettes est Londres, où se concentrent les grosses agences d’artistes, des relationnistes puissants, des médias d’influences qui, naïfs ou complices, servent, langue oblige, de relais internationaux à la cause du jour.

La cause, cela peut être une mode liée aux artistes, comme la soudaine (et heureusement éphémère) éruption de chefs d’orchestres vénézuéliens il y a quelques années. Que ce soit au pays ou dans ses contrées satellites, on aime fabriquer des personnages à l’image de leur destinée, comme en Australie il y a vingt ans, David Helfgott, héros du film Shine. Mais la réalité artistique n’est pas à la hauteur de la corde sensible qu’on tente de faire vibrer.

Fabrication

Alors, on aurait aimé y croire. On aurait aimé que Nick van Bloss, alias « le seul pianiste applaudi dans le monde entier qui souffre du syndrome Gilles de la Tourette, trouble qui disparaît lorsqu’il joue du piano », ait été un homme « en voie de devenir une célébrité internationale » lorsqu’il a abandonné le piano pendant quinze ans avant de renaître, soit le « génie sans orgueil », le « pianiste anglais légendaire » de « référence » qu’on nous vante dans sa biographie à coup de citations, sceau d’un documentaire de la BBC à l’appui.

On est tout à fait au coeur du problème actuel. Il y a désormais tellement de plumitifs acculturés ou complaisants qui écrivent tout et n’importe quoi, dissémination numérique à l’appui, en recopiant des dossiers de presse et autres « prêts-à-penser », qu’il est facile de sortir des citations et de pondre une biographie corroborant un mythe qui s’effondre après quelques notes entendues « en vrai ». On est alors bien plus persuadé d’une fabrication que d’une rédemption.

Aucun documentaire de la BBC ne transformera un pianiste lambda en « pianiste anglais légendaire » (niveau Curzon, Hough, Shelley, Blackshaw, tant qu’à faire ?) ou en génie. Si le disque fait illusion — mais un disque est une illusion, une fiction qui se bidouille —, en vrai, Nick van Bloss est un pianoteur sans style, qui, dans les Goldberg, tente de donner le change d’une interprétation en déconstruisant les fins de variations et se met parfois à divaguer, jusque et y compris (ça, c’était vraiment le bouquet !) dans la reprise de l’Aria, où il se prend soudain à sauter des mesures.

Quand il joue à peu près ce qui est écrit, Nick van Bloss, qui n’a aucune espèce de toucher, vadrouille à travers les Goldberg en pilonnant des ponctuations de la main gauche pour montrer qu’il a compris quelque chose à la différenciation des voix. Mais il n’y a pas de ligne : il joue ces imbrications comme quelqu’un qui crierait des onomatopées.

Ce chemin de croix s’annonçait dès la 2e Partita, je dirais même dès les premières secondes de la 2e Partita, où M. van Bloss s’est mis à ornementer ex nihilo le portique d’entrée ! Ça commençait mal. Le chemin de croix a duré très longtemps.

Les Variations Goldberg

Bach : Partita n° 2, BWV 826. Variations Goldberg. Nick van Bloss (piano). Salle Bourgie, samedi 18 novembre 2017.


 
1 commentaire
  • Gilbert Turp - Abonné 20 novembre 2017 08 h 42

    Fabrication et nivellement par le bas.

    Il me semble qu'on pourrait étendre cette critique à à peu près tous les domaines de la culture artistique, proie facile de la pensée magique.