Émile Proulx-Cloutier, ces chansons que l’on écrit quand tout déferle

Pour faire dans la métaphore aquatique et maritime, disons d’Émile Proulx-Cloutier qu’il est un capitaine au long cours.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour faire dans la métaphore aquatique et maritime, disons d’Émile Proulx-Cloutier qu’il est un capitaine au long cours.

On a trouvé trois quarts d’heure, en début d’après-midi, pendant la pause : Émile Proulx-Cloutier « vient de commencer » le tournage d’une série pour la télévision, Demain les hommes, écrite par Guillaume Vigneault, réalisée par Yves Christian Fournier. « Ça se passe dans le milieu du hockey junior, il y a de très beaux personnages… » En même temps, il assure sa part de promo pour Nous sommes les autres, le premier long métrage de Jean-François Asselin, en salle depuis le 10 novembre. Ajoutons que la bande-annonce de La Bolduc, dévoilée ces jours-ci, n’a pas manqué de faire son effet : à celui qui incarne « un beau personnage de salaud », nommément Édouard Bolduc, le mari de la turluteuse, les journalistes cinéma posent déjà des questions.

Et le deuxième album studio de l’auteur-compositeur-interprète là-dedans ? C’est l’estomac d’Émile qui en fait les frais : pas le temps de manger pendant la pause, surtout quand on est un volubile et qu’on a très, très envie de parler des chansons de Marée haute. C’est à se demander dans quel univers parallèle il l’a créé, ce disque. « Tous les jours, tout le temps… » Une rime écrite pour deux répliques tournées ? « Quasiment. Les mots sont venus en marchant, en dormant, le calepin est toujours dans le sac, dans la poche, au chevet du lit. Le moindrement que j’ai accès à un piano, je compose. Au TNM, je travaillais aux chansons de midi à six, et le soir, on jouait un Brecht. » Tout s’explique ! A-t-il mentionné qu’à travers ces passe-temps et gagne-pain, il a aussi une vraie vie de famille ? Non, parce que cela va de soi.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Défi de clarté, souci de beauté, impératif de pertinence, nécessité de percer les carapaces: Émile Proulx-Cloutier ne laisse pas une chanson dériver dans le courant de l’inspiration.

L’explication, la vraie, c’est que le deuxième album était déjà en marche avant que le premier ne nous parvienne. « J’ai toujours eu en tête la suite. Dans les spectacles de la première tournée, je faisais déjà Maman et Joey la nuit. » Pour y aller tout de go dans la métaphore aquatique et maritime, qui traverse l’album, disons d’Émile Proulx-Cloutier qu’il est un capitaine au long cours. « Mes textes, ce sont des chantiers de longue haleine, ça peut prendre des mois, des années avant d’avoir fini le bateau. » Il lui aura fallu une décennie — et l’aval de tous les ayants droit — pour oser présenter son adaptation de Mommy, Daddy de Marc Gélinas et Gilles Richer : ça s’intitule Maman, et c’est encore le regard d’un enfant sur la perte de la langue d’origine, mais il s’agit cette fois d’un enfant innu. « Ô maman qui m’a enl’vé ma langue / Maman pourquoi tu peux pas me l’apprendre? »

« Tirage de joints »

Défi de clarté, souci de beauté, impératif de pertinence, nécessité de percer les carapaces : Émile ne laisse pas une chanson dériver dans le courant de l’inspiration. « Le premier jet peut exister, mais les images sont vides si on ne les ancre pas. Le plus dur, c’est de construire le chemin pour que l’arrivée à l’image soit signifiante, ou émotive. C’est le travail de “tirage de joints” qui est long, pour que les joints paraissent pas. » Audace et modulations dans les arrangements de Guido Del Fabbro, textes fignolés, l’ensemble est solide, voilure et coque. Dès Petite valise, le premier titre de Marée haute, tout semble couler de source dans ce discours d’amoureux qui doute : « J’ai cinq cent trente-huit amis / Pas deux que j’oserais appeler / À mon secours / Des milliers de mots dans tête / Pas deux qui donnent des ailes / À l’amour ».

 


Quand je lui cite cet extrait, il lâche un petit rire de contentement. « Là, c’est franc et net. J’aime les mots, j’ai le flot plus facile que le goutte à goutte. Alors, quand je parviens à servir un univers en étant très économe, je suis heureux. Quand j’en réussis une courte, ça me donne la permission d’en faire deux longues ! » En effet : Les murs et la mer, la chanson suivante, aligne tout un bataillon de mots : « Dans son grand bruit blanc ma belle province étanche / Cherche avidement sa voix sur les écrans du dimanche […] J’ai soif sous l’sourire cordialement vôtre / Ouais soif soif soif d’une mémoire à marée haute ». Tout l’album se décline ainsi, remous, tempêtes, tsunamis. Émile n’a pas fait exprès, assure-t-il, c’est après-coup, chansons juxtaposées, qu’est apparue la thématique. « Le disque parle autant de ce qui peut nous submerger que de ce qui nous soulève… »

De grosses vagues

On peut comprendre positivement et négativement cette ligne particulièrement parlante : « Mon frère les murs gagnent jamais contre la mer ». Tout nous arrive par « déferlante », commente Émile. « Le pire et le meilleur : l’incessant flot de nouvelles, les carnages partout dans le monde, les massifs mouvements de réfugiés, les dénonciations pour agressions sexuelles, c’est des vagues, des grosses vagues… » Dans ces véritables chutes du Niagara de la société, il y a « une grande source d’énergie potentielle pour changer nos manières de penser, d’agir. Je sens une volonté de changement, je vois aussi tous les dangers de recul. » Dans Force océane, il parle aux femmes : « Comme une rivière qui déborde et qui arrache / Sors du sillon avant qu’on te harnache […] On te vend des revues qui te disent de t’aimer telle que t’es / Avec deux cents pages d’ados photoshoppées ». Émile ne voulait pas que « ça sonne comme un sermon », mais plutôt comme un encouragement. « On vit un déblocage important ces jours-ci, les choses bougent, mais ça ne veut pas dire que les femmes n’auront plus de combat à mener. »

Ça change la perspective, pour le créateur de chansons. S’il y a encore des personnages dans les chansons d’Émile Proulx-Cloutier, ils sont moins extraordinaires. « Pour moi, madame Alice avait huit pieds de haut, c’étaient des gens plus grands que nature. Je me projette encore dans des vies différentes de la mienne, mais qui sont un peu plus à portée de main : le type un peu paumé qui revoit une ancienne flamme dans Les retrouvailles, l’adolescent qui court jusqu’au matin dans Joey la nuit, le père qui va mourir trop tôt dans [la bouleversante] Derniers mots… » Émile lui-même n’est plus tout à fait le même. « J’ai élargi ma palette en tant qu’humain, je pense. Ma vie de père, ma vie de famille, ça me fait voir les gens autrement. » La chanson qui clôt l’album s’intitule Kid : « Nos kids qui regardent le monde / C’t’encore plus beau que le monde tout seul ».

Comédien qui chante, chanteur qui joue

Dans la conversation, c’est arrivé souvent : l’auteur-compositeur Émile Proulx-Cloutier parlait au comédien, et vice versa.

À propos de la mise en place : « Dans une chanson, le gros problème à résoudre, c’est donner de l’information sans en avoir l’air. C’est pareil en scénarisation. Tu veux pas que les gens plissent du front en se demandant de quoi ça parle, où on est : tu veux pas non plus que ton fil narratif soit un câble de paquebot… »

À propos des personnages : « Je vis un gros, gros changement depuis quatre ans. Les rôles qu’on m’offre ne sont plus les mêmes. Je joue des pères, des gens qui ont une morale douteuse. Et mon buffet d’acteur étant devenu plus copieux et varié, je me suis permis en tant qu’auteur-compositeur d’aller vers des portraits de gars que j’aurais pu être, ou que j’ai déjà été. »

À propos du flashback : « Je me suis demandé avec Guido Del Fabbro comment faire un flashback dans une chanson, comme on fait au cinéma. On a trouvé. On a imaginé une fausse ancienne chanson, que l’on entend deux fois dans Retrouvailles, comme si c’était le souvenir commun des personnages, leur toune. On a fabriqué ça exactement comme un décor de cinéma. »

À propos du destin : « C’est vrai que les chansons parlent beaucoup de ce qu’on aurait voulu devenir, par rapport à ce qu’on rêvait d’être, par rapport aux attentes des gens. On m’a fait remarquer que c’est exactement le thème du film dans lequel je joue, Nous sommes les autres. Faut croire que je suis à un moment de ma vie où j’ai la tête à me poser ce genre de questions… »

Marée haute

★★★★ 1/2

Émile Proulx-Cloutier, La Tribu