Rymz lance «Mille Soleils»: les reflets parfois laids de son miroir

La poésie de Rymz est nette, sans fioritures, misant sur des images qui se comprennent aisément.
Photo: Pedro Ruiz le Devoir La poésie de Rymz est nette, sans fioritures, misant sur des images qui se comprennent aisément.

« Je n’ai pas envie que l’on retienne spécialement quelque chose de la musique que je fais, vraiment pas », échappe Rymz en croquant la glace de son Bloody Caesar. « J’ai plutôt envie qu’on s’évade en m’écoutant, puis que ça porte à réflexion. Ce que je fais, c’est un mood, une atmosphère. Un ton », ajoute-t-il posément, de cette même voix de baryton qui fait sa marque depuis le succès d’Indélébile, son premier album, paru en 2014. Annoncé en coup de vent il y a deux semaines à peine, Mille Soleils sera le troisième de sa jeune mais fracassante carrière. Un disque lourd, plombé par les basses trap et le mal de vivre qu’il dépeint avec ses rimes.

Il arrive au rendez-vous sans les lunettes teintées de bleu derrière lesquelles il dissimule son regard, les mêmes qu’il portait au Premier Gala de l’ADISQ fin octobre — on lui remettait alors une bourse de 5000 $, remportée grâce au vote populaire, pour le concours Vive la relève québécoise (son album Petit Prince était aussi en nomination pour l’album rap de l’année). Avec ses lunettes bleues, il s’est illustré en offrant une performance de la chanson Ma zone, enchaînée avec ses rimes du remixMontréal XO de Laurence Nerbonne, à ses côtés sur scène.

Les lunettes bleues, « c’est le genre d’affaire que, dans vingt ans, on va regarder et se dire : “Mon Dieu que c’était laid !” » rigole-t-il. Ça ne paraît pas dans son rap, mais le gaillard a de l’humour. « En plus, je suis daltonien. Voir la vie en bleu, je ne sais pas… »

Il suffit de parcourir sa discographie — trois albums en quatre ans, plus l’album en duo avec le rappeur Souldia — pour comprendre qu’il ne fait pas de la musique pour aller fêter dans un club, même si la seconde moitié de ce nouvel album contient des rythmes plus bondissants que d’ordinaire, dont un signé Shash’u, qui l’accompagnera sur scène demain soir, au Club Soda, à l’affiche de M pour Montréal.

« Cet album a été conçu en pensant aux spectacles », indique le rappeur, qui en a donné une bonne quarantaine l’année dernière, dont un durant les FrancoFolies au Métropolis, comme on l’appelait alors. « Les spectacles, c’est ce que j’aime le plus. J’ai choisi les rythmes précisément pour que ça lève en spectacle, même pour les chansons plus tristes. »

Les spectacles, c’est ce que j’aime le plus. J’ai choisi les rythmes précisément pour que ça lève en spectacle, même pour les chansons plus tristes.

Les plus tristes ? Ne le sont-elles pas toutes ? Le refrain du premier extrait Nouvelle drogue a beau être séducteur, chanté par Maldito, une production de ses complices NeoWide qui se compare sans gêne aux productions rap américaines de l’heure, le texte gratte des bobos. « On cache nos entailles/On cherche les emmerdes/Dans s’monde de grand j’fly/Pour foutre le camp loin ».

Ce genre de thème, vous voyez. Explorer de sombres recoins de l’âme. Chercher à s’évader de sa propre prison. Dans ses chansons, on y arrive généralement en abusant de l’alcool et des drogues. C’est un peu son idée du voyage. « Je parle souvent du désir de s’évader, de sortir d’où on a été placé à la naissance. C’est vrai qu’on peut se sentir prisonnier et que, dans ces cas-là, le plaisir est souvent lié à la drogue et à l’alcool, alors que ce n’est pas nécessaire. »

« Parce que c’est souvent ça, la réalité, poursuit Rymz. Les jeunes consomment toutes sortes d’affaires — je ne le valorise pas, je n’en fais pas la promotion, c’est juste ça qui se passe. Ma musique est un miroir, je raconte ce que je vois. Or, souvent j’écris au “je”, mais en vérité, je me mets dans la peau des gens qui viennent m’écouter en spectacle. J’essaie juste de les représenter. »

Et il serait préférable que nous l’écoutions, car le type sait de quoi il rappe. D’abord, la poésie de Rymz est nette, sans grandes fioritures, ne misant que sur des images qui se comprennent aisément. Du « rap cru poétique ». « Je m’accorde une certaine liberté, je vulgarise beaucoup, mes textes sont très imagés. Pas de longues réflexions. Je veux que ça rejoigne les jeunes. Je veux qu’ils comprennent le langage, l’énergie. »

Ensuite, le sujet de son rap est en quelque sorte proche de sa vocation : éducateur en foyer de groupe, métier qu’il exerce depuis dix ans. Ni un centre d’accueil ni un centre jeunesse, le foyer de groupe est une maison accueillant un groupe de huit enfants de six à douze ans, « pas des ados, justement parce qu’il y en a pas mal qui écoutent mes chansons. Et parce que lorsque j’écris, mes mots ne passent pas un “filtre d’éducateur”pour dire ce que j’ai à dire ». C’est du rap cru poétique, faut-il rappeler.

« Mon expérience d’éducateur n’est pas vraiment une source d’inspiration, plutôt une manière d’étudier la vie, explique Rymz. Ce que je vis là alimente mes réflexions sur les relations humaines. Tu vois ces petits enfants-là rejetés à cause des problèmes mentaux, des problèmes de drogue, de violence conjugale [chez leurs parents]… J’ai besoin de mettre un mur entre mon travail et ma musique, entre mon travail et ma vie hors du travail, sinon, ça m’envahit. »

« Si un jour on m’invitait dans une grande émission de télévision, j’aimerais parler davantage des troubles d’attachement [des enfants] que de l’état du rap au Québec. Parce que c’est mon métier, ça fait plus partie de ma vie que la musique. »