Les Soeurs Boulay au Club Soda: pareilles, pas pareilles

Les Soeurs Boulay
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les Soeurs Boulay

À la première chanson, l’ampli de la guitare électrique de Mélanie Boulay saute. « Chaque fois qu’on joue à Montréal, y a quelque chose qui chie… », commente Stéphanie Boulay. Pause pas prévue. Après 10 minutes, nouvel ampli installé, elles reviennent. Recommencent. La guitare de Mélanie résonne dans le Club Soda pour Les couteaux à beurre. « Tantôt, c’était un autre soir… »

Évidemment, l’incident nous rapproche. On est encore plus avec elles, et elles avec nous. J’ai eu le temps de constater : leur base de fans s’est considérablement élargie. C’est un très, très vaste public qui vient désormais voir les Soeurs Boulay, et pas seulement à Granby ou à Rimouski : à Montréal aussi. Tous âges, toutes provenances. C’est tant mieux pour elles, mais j’avoue : ça me fait une drôle d’impression. Comment dire ? Je trouvais qu’on était parfaitement bien en leur proche compagnie au petit Zaricot de Saint-Hyacinthe, en 2013. Et je me rends à l’évidence que ça me prend un peu de temps pour m’habituer à cette nouvelle réalité. Jusque dans leurs présentations de chansons, j’entends la volonté de faire plaisir au plus grand nombre. C’est ce qu’on appelle avoir du métier. C’est légitime. Le succès est plus que mérité. Je leur souhaite trois millions d’albums vendus au Québec. Ça me fait drôle quand même. Pareilles, pas pareilles.

Leur relecture d’Ils s’aiment, la belle des belles de Daniel Lavoie, est exquise. La récente chanson Piedmont, histoire d’amour triste, parle fort de leur réalité à elles : pas facile d’être en relation soutenue quand on est en tournée tout le temps. La vie change pour tout le monde, c’est ainsi. Ce qui ne change pas du tout : ces harmonies belles à pleurer, dans la toute récente La moitié de toi qui dort autant que dans Mappemonde. L’émotion est intacte. Et l’alternance entre les chansons arrache-coeur et les chansons de liberté n’a rien perdu en efficacité, bien au contraire. La poigne des soeurs est plus ferme, mais les voix sont tout aussi douces et les harmonies, plus maîtrisées que jamais.

« Je pense que j’ai eu presque un mosh pit », s’étonne Stéphanie. On rigole. Elles chantent Prière : on est émus. Elles donnent pour la première fois à Montréal la très poignante Déjeuner. Elles s’amusent à rappeler leurs 400 coups, en intro à Sonne-décrisse : chacun se replonge dans ses jeux d’enfant, je pense à mon frère. Elles ressortent Ôte-moi mon linge : on a chaud. Elles alignent les chansons qui s’entonnent : Où la vague se mêle à la grand’ route, Fais-moi un show de boucane : c’est la joie partout.

C’est ça et ce sera toujours ça, les Soeurs Boulay. Un duo unique (« un duo et trois quarts », dira Mélanie, très, très enceinte), et une histoire de famille. Leurs différences, leurs ressemblances, leurs expériences communes, ça nous parlait, ça nous parle, et ça nous parlera.

Irrésistible Caroline Savoie

En première partie, on aura mesuré le chemin parcouru depuis Granby par la chanteuse acadienne Caroline Savoie : sa victoire n’avait pas été marquante, sa présence était demeurée discrète jusqu’au podium. Quelque 300 spectacles plus tard (sur plusieurs continents), les chansons de qualité ont trouvé une interprète qui a du bagout, du chien, un naturel craquant, le sens de la mise en contexte rigolote (elle raconte comme elle respire), une vraie transparence émotionnelle. Telle quelle, sans grande gêne, mais pas une sans-gêne non plus. Bel équilibre.

Rien qu’avec un guitariste à l’électrique pour compléter son acoustique, elle remplissait l’espace, sa voix forte faisant de l’effet jusqu’au fin fond du Club Soda. Aussi attachante que performante, elle a gagné tous les conquis des Soeurs Boulay, sans forcer, rien qu’en étant tout bonnement Caroline Savoie. Mea culpa perso : je n’avais pas voté pour elle à Granby, et j’ai laissé son album disparaître dans une pile. J’y ai perdu beaucoup. Encore heureux que Coup de coeur francophone l’ait idéalement programmée à la même affiche que nos Soeurs bien-aimées : c’est la raison d’être d’un festival. Permettre de découvrir, même en retard. Et s’enticher pour de bon. Je vais la revoir souvent, je pense. Et je sais dans quelle pile chercher l’album.