Charlotte Gainsbourg dans ses mots à elle

Charlotte Gainsbourg
Photo: Alberto Pizzoli Agence France-Presse Charlotte Gainsbourg

«Tout l’album est pour moi un parcours », résume Charlotte Gainsbourg, rencontrée dans un hôtel du Vieux-Montréal par un radieux après-midi de septembre. Il s’intitule Rest, c’est son cinquième, arrivant six longues années après ce Stage Whisperer réalisé, comme le précédent IRM, par Beck.

Cette fois, c’est elle qui commande. C’est son disque, avec ses mots à elle, son idée de prendre une direction musicale plus électronique. Et ses désirs, ses souvenirs, ses proches, ses blessures. Violent d’intimité alors qu’elle évoque pour la première fois la mort de son illustre père et de sa soeur Kate, l’actrice et auteure-compositrice-interprète adoucit ensuite l’offrande avec ses textes gorgés de tendresse.

Charlotte Gainsbourg est arrivée toute seule à l’aéroport dans la matinée avec peu de bagages, nous confiait son attachée de presse. Arrivée de New York où elle réside avec son amoureux et ses enfants depuis trois ans — depuis le décès tragique de sa soeur Kate, en vérité.

De la même manière qu’elle devait sortir de Paris après cet événement tragique, elle devait expulser sa peine en chanson. C’est la troisième du disque, elle porte simplement son nom : Kate. « C’est l’une des premières chansons sur lesquelles on a travaillé à New York, SebastiAn et moi. Nous apprenions alors à nous connaître. »

Avant, avec les mots de Jarvis Cocker et Beck que j’adore, ça ne valait pas le coup d’écrire. Là, je me suis dit: il faut que j’écrive moi-même.

C’est Charlotte elle-même qui a contacté le compositeur, producteur et remixeur français, reconnu pour une poignée de succès électro abrasifs parus il y a une dizaine d’années sur l’étiquette Ed Banger (Justice, Mr. Oizo). Sur la base de ses tempos mécaniques langoureux et hantés, Charlotte désirait ajouter « de vrais instruments », guitares, basses, violons, inspirés des musiques de film qu’elle affectionne, « surtout les films d’horreur — enfin, pour les ambiances. Et après, des thèmes marquants, comme celui du Clan des Siciliens [1969, film d’Henri Verneuil, musique d’Ennio Morricone] et celui de Camille, Georges Delerue », magnifique thème inspiré d’un concerto de Bach, indissociable du chef-d’oeuvre de Godard, Le mépris.

« Oui, je pense qu’il a bien compris ce que je voulais faire, abonde-t-elle. Or, quand on s’est rencontrés, c’est plutôt lui qui savait ce que je devais faire avec cet album. Et il n’avait pas peur, hein ! Il était persuadé que je devais faire un album dans la veine de celui que j’avais fait avec mon père », le tout premier, Charlotte for Ever, paru en 1986, un disque dont elle se dit fière, trente ans plus tard.

« Mais la chanson que je préfère, c’est Lemon Incest… qui n’était pas de mon album, plutôt du sien », Love on the Beat, sorti en 1984. « J’avais 12 ans quand j’ai chanté Lemon Incest ; sur Charlotte for Ever, j’en avais 15, avec une tout autre voix. Je ne l’aimais pas auparavant parce que je trouvais que je n’avais pas assez d’humour avec moi-même à l’époque. Je me trouvais trop bonne élève. Je n’avais pas su m’amuser avec ce que mon père m’avait écrit. Aujourd’hui, j’ai une tendresse pour ce disque. C’est comme un vieil album de photos, c’est touchant. »

Un album de photos

Photo: Collier Schorr Charlotte Gainsbourg
 
Le lien entre ce premier disque et Rest n’est donc pas que musical, avec ses couleurs synthétiques prononcées. À bien des égards, ce nouvel album semble aussi être un album de photos. Un collage de souvenirs, bons ou mauvais. Une chanson pour ses enfants. La puissante Deadly Valentine, une des meilleures de son répertoire, évoquant sa relation amoureuse avec l’acteur Yvan Attal. L’image de sa soeur Kate Barry, évoquée à nouveau sur Les Oxalis, où elle chante à propos d’une certaine Miss Rathle : « À côté de la tombe de ma soeur, il y a celles de la mère et la fille Rathle. Je me suis permis de les citer, puisqu’elles font partie de mon parcours. Je décris réellement son milieu. Chaque fois que je vais à Paris, j’ai besoin de… Je n’allais jamais sur la tombe de mon père, mais ma soeur, oui. Maintenant, je visite mon père, ma soeur, c’est un parcours et ils sont tous là. »

Il y a aussi cette scène très nette des derniers moments avec son père Serge, sur Lying with You : « Ta jambe nue sortait du drap / Sans pudeur et de sang-froid / J’étais allongée contre toi / Laisse-moi donc imaginer que j’étais seule à t’aimer / D’un amour pur de fille chérie / Pauvre pantin transi… »

« J’avais essayé plein de fois d’écrire mes propres textes, mais je n’avais pas réussi. J’ai toujours tenu un journal intime, que j’ai relu. Je sentais que j’avais là de la matière dans laquelle piocher, chercher des idées. »

Elle les a écrites d’abord en anglais. « Le truc, c’est que je voulais échapper au français. Parce que je ne voulais pas de la comparaison avec mon père — j’avais peur de la comparaison avec mon père, j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Avant, avec les mots de Jarvis Cocker et Beck que j’adore, ça ne valait pas le coup d’écrire. Là, je me suis dit : il faut que j’écrive moi-même. » En français, aussi. « J’ai adoré que SebastiAn me ramène à mon premier album, car c’est vrai que ça m’a réconciliée avec le français. J’ai compris avec cette langue, j’avais une voix particulière. Elle est plus timide, mais c’est ma voix. En anglais, c’est comme si j’empruntais une voix, comme si je me cherchais, en essayant des choses pour éviter d’avoir la voix de ma mère et de parler trop comme mon père. »

Si Charlotte Gainsbourg s’investit comme jamais auparavant dans la production de l’album — et la réalisation des superbes vidéoclips qui accompagnent les chansons, ce qui n’a pas manqué de réveiller son attirance pour le travail derrière la caméra —, elle peut néanmoins compter sur le coup de main de collaborateurs chevronnés : Guy-Manuel de Homem-Christo (Daft Punk), qui lui a offert la musique de la chanson-titre, et nul autre que Paul McCartney, qui signe paroles et musique et joue même basse et piano sur Songbird in a Cage. Pourquoi lui ? Parce que c’est Charlotte Gainsbourg et qu’on ne lui refuse rien.

La remarque la fait rigoler : « J’étais très heureuse lorsqu’il a d’abord accepté de déjeuner avec moi. J’étais hyperintimidée. Bon, il est tellement gentil, simple, mais c’est vrai que maintenant que j’y repense, c’est étrange… En tout cas, on a déjeuné, et j’étais très enceinte de ma petite dernière, il y a six ans. On n’a parlé que de famille, bébés, mariage. Pas du tout de musique. À la fin du déjeuner, je lui dis : “Si, à tout hasard, vous aviez une chanson comme ça en trop, s’il vous plaît, pensez à moi.” Et il m’a rappelée, mais vachement vite, une ou deux semaines après. »

Votre père l’avait-il déjà rencontré ? « Je ne crois pas. Je pense qu’il était fan des Beatles, mais ne m’en parlait jamais. De cette époque, il me parlait plutôt de Dylan, d’Elvis et de Bowie. Et après, de Michael Jackson… »