Mingus à l’assaut de l’horreur

Charles Mingus en 1976
Photo: Tom Marcello C.C. Wikimedia Charles Mingus en 1976

Bien, le Goncourt a été décerné à Éric Vuillard pour L’ordre du jour, roman passionnant sur la montée en puissance du nazisme et donc de son inhumanité. Le Renaudot, pour sa part, a été alloué à Olivier Guez pour son remarquable La disparition de Josef Mengele, écrit à l’enseigne de la chirurgie. Bref, composé au scalpel. Si on ajoute que le vertigineux Retour à Lemberg de Philippe Sands vient d’être publié chez Albin Michel, force est de constater, pour employer un lieu commun, que, l’unité de temps de ces trois livres récents se confondant avec la peste brune, il se confirme, comme si besoin était, que la tragédie est bel et bien l’ADN de l’Histoire.

Bon. On se dira, avec raison d’ailleurs : mais qu’est-ce que cela a à voir avec le « djase » ? comme dirait Queneau. Mais tout cela a un lien marqué et non ténu avec l’oeuvre du « plus meilleur jazzman du monde mondial », soit Charles Mingus. Eh oui ! Bon (bis), à moins de confondre l’Histoire avec de la fumisterie en conserve, on peut avancer… Non ! On doit avancer que Mingus a beaucoup planché sur le nazisme et le fascisme. Détaillons.

On sait que ce diable d’homme, en plus d’être le génie du jazz, a signé un livre étincelant intitulé — tenez-vous bien — Moins qu’un chien et écrit les fameuses Fables of Faubus pour dénoncer les agissements fascisants d’Orval Faubus, gouverneur démocrate de l’Arkansas dans les années 1960. On sait moins que Mingus, une dizaine d’années plus tard, a réalisé un double album où son combat contre les effets alors présents du nazisme occupait une place centrale. Il s’agit de Changes One et Changes Two, publiés par Atlantic Records.

De ce double album, éblouissant de bout en bout, trois titres qui annoncent franchement la couleur, la brune il va sans dire, doivent être retenus : Black Bats and Poles, Free Cell Block F’Tis Nazi USA et Remember Rockefeller at Attica. Afin de mater la mutinerie des prisonniers d’Attica, Rockefeller, alors gouverneur, envoya la garde nationale sur les lieux. Bilan : 29 détenus et 9 otages ont été tués.

La réputation de Mingus n’étant plus à faire, on aura deviné que ces pièces se déclinent sur les gammes de la colère et de la passion. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Mingus décape en diable. Ça virevolte de bout en bout. Il faut préciser que notre homme était alors à la tête de la formation la plus énergique du jazz de l’époque.

Imaginez : au ténor il y avait George Adams, qui fait passer Chris Potter pour un gentil chef scout ; à la trompette se trouvait Jack Walrath, le maître des incisions ; à la batterie, l’anticonformiste Dannie Richmond tenait les baguettes ; et au piano… alors là… Au piano, il y avait Don Pullen. L’immense Pullen qui, lui, fait passer Keith Jarrett pour un aimable décorateur BCBG.

Deux, trois ans plus tard, Mingus enregistrait une suite de 22 minutes pour les besoins d’un documentaire. Le sujet ? Le fascisme. Le titre ? Todo Modo. C’est Atlantic Records qui a également édité cet album. Ensuite ? La maladie a eu le dessus. La maladie a empêché Mingus de poursuivre son combat qui devait prendre une forme plus symphonique, plus ample. Comme quoi l’Histoire est vraiment tragique.

En vrac

Le saxophoniste alto et baryton Samuel Blais a invité le batteur new-yorkais Dan Weiss à se produire au Dièse Onze ce soir. Jean-Nicolas Trottier sera au trombone et Adrian Vedady à la contrebasse. Pas de piano. Bref, une architecture instrumentale inusitée. Le premier set débute à 21 h.


 

Au programme du numéro de décembre du mensuel Down Beat, les résultats des votes des lecteurs au référendum organisé annuellement par ce magazine. Le meilleur disque de l’année ? Turn Up the Quiet par Diana Krall. On propose également des portraits de Wynton Marsalis, qui fait son entrée au Hall of Fame, de Keb’ Mo’ et de l’immense Taj Mahal. À tout cela se greffent évidemment les rubriques habituelles.


 

Le documentaire Chasing Trane du réalisateur John Scheinfeld, qui a notamment signé John Lennon vs The U.S.A, est désormais disponible. Cette semaine, il a été diffusé sur certains postes ou relais du réseau PBS. La narration a été confiée à Denzel Washington. Parmi les personnes interviewées, on a retenu les noms de Sonny Rollins, Benny Golson, Albert Tootie Heat et John Densmore, oui, le batteur de The Doors.


 

Odean Pope, saxophoniste ténor, compositeur, arrangeur et enseignant qui est au coeur de l’activité musicale de Philadelphie depuis des lunes, a reçu le prestigieux BNY Mellon Jazz 2017 Living Legacy Award. Odean’s List, sur étiquette Inandout-Records, est un incontournable. Pope fut un des saxophonistes favoris de Max Roach.