Rodion Chtchédrine, paria de la musique?

Rodion Chtchédrine et sa femme, Maïa Plissetskaïa
Photo: Alexander Nemenov Agence France-Presse Rodion Chtchédrine et sa femme, Maïa Plissetskaïa

Samedi soir à la Maison symphonique, l’Orchestre du Mariinski, Valéry Gergiev et Denis Matsuev proposeront aux mélomanes montréalais un concerto inhabituel : le second de Rodion Chtchédrine, créé en 1966. Ce doyen parmi les grands compositeurs russes reste, à l’aube de ses 85 ans, un grand méconnu.

Tout le monde, ou presque, a entendu du Rodion Chtchédrine dans sa vie. Vous pariez ? Jamais vu un gala de patinage artistique à la télévision avec une musique de Carmen aux percussions scintillantes ? C’est une adaptation des thèmes de Carmen de Bizet réalisée par Chtchédrine pour la légendaire prima ballerina assoluta du Bolshoï Maïa Plissetskaïa, son épouse de 1958 jusqu’à sa mort en 2015. Cette adaptation a largement occulté le reste de la production — dont sept opéras ! — du président de l’Union des compositeurs russes de 1973 à 1990, choisi en tant que tel par ses pairs avec la bénédiction de Chostakovitch.

Fâcheux quiproquo

Si Rodion Chtchédrine est décrit sans ambages par Valéry Gergiev, et maints autres musiciens russes, comme l’un des grands compositeurs de notre temps, la perception n’est pas vraiment la même en Occident. Il est difficile de ne pas imaginer que l’aura du compositeur Chtchédrine a pâti de ses fonctions officielles. Ce préjugé résulte, selon l’intéressé, d’une méconnaissance occidentale de la vie musicale en Union soviétique, dont, à près de 85 ans, il est aujourd’hui un témoin précieux.

« Chacune des 15 républiques de l’Union soviétique avait une Union des compositeurs, sauf la Russie, chapeautée par l’Union des compositeurs soviétiques, dirigée de tout temps par Khrennikov [de 1948 à 1991]. En 1963, Chostakovitch, qui voulait mettre fin à cette anomalie, a donc fondé l’Union des compositeurs russes, dont il fut le premier président. Lorsqu’il se retira, il m’en a proposé la présidence. C’était une organisation très différente de l’organisation de Khrennikov, mais il est exact que l’Occident n’a pas compris cette différence », analyse Rodion Chtchédrine, interrogé par Le Devoir.

Chtchédrine, qui connaissait Chostakovitch depuis l’âge de 9 ans, alors que sa famille avait été évacuée, comme celle de l’illustre compositeur, à Kouïbychev (aujourd’hui Samara) pendant la Deuxième Guerre mondiale, résume : « Je ne peux rien changer au passé. À 85 ans, je peux simplement dire que j’ai été un homme heureux, professionnellement et avec ma femme pendant 57 ans sans le moindre conflit. Les stupides rumeurs dont vous me parlez n’ont altéré ni mon travail ni ma relation avec les grands musiciens de ce monde : Bernstein, Leinsdorf, Ormandy, Ozawa, Maazel (qui a créé cinq oeuvres), Jansons, Berenboïm, Svetlanov, Kondrachine, Temirkanov, Gergiev, Rostropovitch, Vengerov. Qui pourrait se plaindre ? »

Mais on sent l’amertume et les blessures, car, même quand le sujet est clos, le compositeur y revient : « Les rumeurs, vous ne pouvez rien y faire. Si quelqu’un dit “Chtchédrine a bousillé ma carrière”, qu’il écrive une partition et la montre, et tout le monde sera content ! » C’est vrai que ces voix, depuis 27 ans, on n’aurait pas manqué de les entendre…

Un concerto dans le silence

Le 2e Concerto pour piano (le compositeur en a composé six) comporte plusieurs passages jazzés dans le finale intitulé Contrastes. Cela n’a-t-il pas valu des problèmes à Chtchédrine à l’époque ? « Brejnev était au pouvoir. Du temps de Staline, on n’aurait évidemment même pas pu imaginer ceci, mais le contrôle idéologique se relâchait. Cela dit, il n’y avait pas de critiques présents à la création. Ce silence voulait dire que la chose n’était pas bien vue, mais je n’ai pas été puni. J’ai joué le concerto moi-même, ce qui m’a aidé. »

Chtchédrine se refuse à la fois à stigmatiser l’époque et à voir les choses « en noir et blanc ». « À l’époque, notre commanditaire, c’était l’État, et comme tout commanditaire dans le monde, incluant le Canada, celui qui donne l’argent veut savoir à quoi il le dépense. Aujourd’hui, en Russie, le premier mot de nos jeunes compositeurs n’est plus “maman”, mais “sponsor”. Ils ont la liberté idéologique, mais ils sont prisonniers de l’argent, car ils doivent tout payer pour se faire entendre : partitions, orchestre, chef, salle, impression des programmes… »

Chtchédrine n’est d’ailleurs pas tendre avec la jeune génération en Russie : « Ces jeunes compositeurs se corrigent, écoutent les opinions des professeurs, de leurs amis, de leurs collègues et composent une musique que des critiques veulent entendre. Au lieu de se trouver en eux-mêmes ils essayent d’être sympas : c’est une tragédie ! Votre langue maternelle, vos gènes, votre pouls, vos ancêtres, votre patrie, votre langue se concentrent dans votre cerveau et votre imagination. Si vous n’écoutez pas cela et tentez d’amadouer des critiques, c’est un gros problème. »

A contrario, y a-t-il un style Chtchédrine à travers les décennies ? « Mon corps n’a pas changé, mais mes habits ont changé. Vous savez, il y a deux types d’artistes. Prenez Stravinski, d’une part. On ne peut imaginer que le compositeur de L’Oiseau de feu et d’Agon est le même. D’autre part, Prokofiev, vous reconnaissez toujours que c’est du Prokofiev, même si en pratique c’est un peu plus complexe. Rostropovitch me disait : “J’entends cinq mesures et je sais que c’est ta musique.” Moi, j’en suis le moins bon juge, en fait. Cela me rappelle mon ami Toru Takemitsu [grand compositeur japonais, 1930-1996], qui me disait : “Je cherche toujours à composer quelque chose de complètement neuf, et ma femme me dit chaque fois : ‘Toru, pourquoi as-tu écrit encore la même chose ?’” »

Rodion Chtchédrine confiera ce soir son 2e Concerto pour piano, enregistré par Marc-André Hamelin chez Hyperion et dont Claude Gingras m’a révélé qu’il avait été joué à Montréal le 14 février 1970 par Nikolaï Petrov et l’Orchestre philharmonique de Moscou sous la direction de Kirill Kondrachine, à Denis Matsuev et Valéry Gergiev. Il qualifie le chef comme étant « l’une des plus grandes personnalités de l’histoire de la musique russe », pour avoir fait découvrir à l’Occident des pans entiers de la musique russe, ouvert la Russie à la musique occidentale, notamment Wagner, et « fait du Théâtre Mariinski le centre de la vie musicale russe ».

Orchestre du Théâtre Mariinski – Valéry Gergiev

Strauss : Une vie de héros. Chtchédrine : Concerto pour piano no 2. Stravinski : Suite de L’Oiseau de feu. Denis Matsuev (piano). Maison symphonique de Montréal. Samedi 11 novembre, 20 h. Billets : 514 842-2112.