Leonard Cohen porté bien haut

Patrick Watson a offert une interprétation aérienne de la pièce «Who By Fire»
Photo: Claude Dufresne Patrick Watson a offert une interprétation aérienne de la pièce «Who By Fire»

Leonard Cohen a souvent souligné son émotion de voir (et d’entendre) ses chansons vivre par elles-mêmes, portées par d’autres voix, d’autres mains. Et lundi, tous ceux qui ont touché son répertoire l’ont aussi fait avec la volonté manifeste de le porter bien haut. Très haut.

Sobre. Profonde. Lumineuse. Touchée ici et là par la grâce. Jamais poussive, partout inspirée. La commémoration organisée par Adam Cohen pour le premier anniversaire du décès de son père a été l’occasion d’un de ces rassemblements dont Leonard Cohen avait le secret, « on the other side of intimacy », comme il aimait à le dire.

Cela parce que malgré la grandeur du Centre Bell — évidemment rempli (15 600 spectateurs) pour un événement dont les médias du monde entier ont parlé —, le spectacle Tower of Song a su préserver l’intimité inhérente aux textes de Cohen, sans jamais manquer d’ampleur. Au contraire, même.

Devait-on craindre l’alignement un peu disparate de chansons ? Un défilé de chanteurs et de chanteuses improvisant un hommage à Cohen après avoir témoigné, émus, de comment ils ont découvert l’oeuvre du poète et chanteur montréalais ? Que non.

Photo: Claude Dufresne Le premier ministre Justin Trudeau et sa conjointe Sophie Grégoire ont rendu hommage à Leonard Cohen.

Du début à la fin, la trame narrative fut celle d’un hommage déployé dans le plus grand respect de l’oeuvre, mais en permettant toutes les libertés d’interprétation aux nombreuses vedettes internationales présentes. Un hommage sans anicroche, sans temps mort, sans hésitation, sans parole autre que celle de Leonard Cohen (sauf pour une intervention de Justin Trudeau et de Sophie Grégoire…). Un hommage porté par un souffle souvent puissant.
 

Adam Cohen avait conçu l’événement à la mesure de ce qu’il marquait. Une trentaine de musiciens sur scène, dont un orchestre à cordes, et avec les formidables Marc Ribot et Javier Mas aux guitares. Les trois choristes qui ont accompagné Leonard Cohen lors de ses dernières tournées, la fidèle Sharon Robinson et les Webb Sisters, étaient bien sûr présentes. De l’ampleur, disions-nous ?

Photo: Michel Couvrette Adam Cohen

Et en avant-scène : des chanteurs investis d’une mission commune, soit celle de faire de cette soirée une forme de communion… et une communion essentiellement heureuse. Près de trois heures de soleil pour le « chantre des pessimistes ».

La liste des invités et du répertoire choisi suit ce texte : on ne dira pas tout, même si presque tout serait à souligner (à part un Sting à la voix un peu éteinte). Mais on dira l’extrême sensibilité de Feist (That’s No Way to Say Goodbye) et de Damien Rice (Famous Blue Raincoat) ; la puissance brute d’Elvis Costello (The Future) et celle sans compromis de Courtney Love (un Everybody Knows pas exactement délicat).

On dira aussi la touche unique de Patrick Watson, aérien, bien au-dessus du haut plafond du Centre Bell (Who By Fire). Les teintes blues de Sharon Robinson (I’m Your Man) et de Bettye LaVette (In My Secret Life). La fragilité émouvante de Børns sur If It Be Your Will (qui n’était pas sans rappeler la version d’Antony). On dira les vibrations de Montréal quand Ron Sexsmith a abordé Suzanne et son architecture à nulle autre pareille. Et puis aussi la grandeur de cette version de The Partisan par Adam Cohen, Coeur de Pirate et Damien Rice.

Parlant d’Adam Cohen, soulignons la belle idée de joindre à So Long Marianne une lecture de la lettre que Leonard a écrite à sa muse, Marianne Ihlen, quelques mois avant leurs décès respectifs — « endless love » étaient ses derniers mots.

Beaucoup de choses à dire sur ce lundi, donc, mais qui ramènent toutes à une seule : c’est un trésor qu’a laissé Leonard Cohen ici-bas.

La liste des invités

- Sting (Dance Me to the End of Love)
- Feist (That’s No Way to Say Goodbye)
- Patrick Watson (Who By Fire)
- Sharon Robinson (I’m Your Man)
- Wesley Schultz & Jeremiah Fraites (Democracy)
- Ron Sexsmith (Suzanne)
- Elvis Costello (The Future)
- Damien Rice (Famous Blue Raincoat)
- Adam Cohen et The Webb Sisters (So Long Marianne)
- k.d. lang (Hallelujah)

Intermission
- Par vidéo : Willie Nelson, Céline Dion, Peter Gabriel, Chris Martin (Tower of Song)
- Sting (Sisters of Mercy)
- Lana Del Rey et Adam Cohen (Chelsea Hotel)
- Bettye LaVette (In My Secret Life)
- Courtney Love (Everybody Knows)
- Seth Rogen (Field Commander Cohen — poème)
- Børns et The Webb Sisters (If It Be Your Will)
- Adam Cohen, Damien Rice et Coeur de pirate (The Partisan)
- Elvis Costello (Bird on the Wire)
- Sting (Anthem)
- Shaar Hashomayim Choir (You Want It Darker)

Rappel
- Basia Bulat et Adam Cohen (Coming Back to You)
- Basia Bulat (Closing Time)

12 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 7 novembre 2017 08 h 04

    Cohen dure

    Et durera

  • Mario Bélanger - Abonné 7 novembre 2017 09 h 36

    Et les artistes francophones?

    Ce qui me surprend dans un tel événement, c'est l'absence complète d'artistes québécois francophones parmi les invités. La soirée se déroule à Montréal, pour souligner la carrière d'un très grand compositeur et chanteur montréalais, mais aucun artiste francophone n'est invité à monter sur scène... Pourquoi? Y a-t-il un mur étanche entre les deux communautés? Un manque d'ouverture de la communauté anglophone par rapport à la scène culturelle francophone? Un manque d'intérêt des artistes francophones? Pourtant, beaucoup de gens estiment l'oeuvre de Cohen. À mon avis, une représentation symbolique de la classe artistique francophone aurait été de mise. Plusieurs artistes d'ici auraient pu interpréter une chanson de Cohen.

  • Jeanne Gendreau - Abonnée 7 novembre 2017 09 h 39

    Cohen dure

    Dommage que la première photo mise pour parler de ce spectacle d'envergure soit celle de Justin et de sa femme. Était-ce bien nécessaire de le mettre là? C'était pas une rnecontre politique me semble-t-il...
    Mais bon résumé, pas de problème, juste ce petit bémol!

  • Lucien Cimon - Inscrit 7 novembre 2017 09 h 45

    Tout un plat!
    Pourquoi?
    Est-il si grand qu'il puisse cacher de son ombre tout ce qui se fait par les artistes qui s'expriment en français ici?
    Ne pourrait-on pas l'admirer sans approuver l'utilisation politique que l'on fait de son talent?

  • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2017 10 h 19

    L'influence de la culture québécoise à Montréal

    Contrairement à Mordicai Richler, Leonard Cohen n’a jamais manifesté de détestations à l’égard des Québécois. Lorsqu’il était à Montréal, ce qui était relativement rare, il tolérait la présence des francophones. Il lui arrivait même de parler à certains d’entre eux.

    Dites-moi si je me trompe, mais rien dans sa musique ne réfère à la culture québécoise. Tout semble déterminé par la culture anglo-saxonne juive. Comment expliquer cette absence d’influence de la culture québécoise dans l’œuvre du Montréalais Cohen? Est-ce simplement un effet des « deux solitudes »? Est-ce une certaine forme d’autisme culturel? Est-ce la croyance que la culture québécoise est si pauvre qu’elle n’inspire personne?

    Je vais écouter le spectacle à la radio ce soir, mais si je me fie aux comptes rendus des journaux aujourd’hui la culture québécoise brillait encore par son absence en plein centre de Montréal hier. Malheureusement, cela ne semble plus inquiéter personne à l’heure de Valérie Plante.

    Bernard Dupuis, 07/11/2017

    • Robert Morin - Abonné 7 novembre 2017 11 h 04

      J'ai moi aussi beaucoup d'admiration et d'attachement pour l'oeuvre de Cohen. Cependant, je m'interroge comme vous sur cette absence flagrante de référence à la culture francophone québécoise, tant dans son oeuvre que dans cet hommage qui lui fut rendu hier soir. Cohen a déjà dit qu'il se sentait plus à l'aise de parler français en Europe qu'au Québec, car ici, le simple fait de s'exprimer en français constituait un énoncé «politique» aux yeux de son entourage...

      J'aime bien votre expression d'«autisme culturel» pour décrire cette fermeture étanche du milieu anglophone à la culture francophone du Québec. Pour ma part, quand on accuse de fermeture ceux qui «osent» souligner les dangers qui guettent notre culture en Amérique du Nord, quand on réclame plus d'ouverture de la part des francophones québécois, je réponds que l'«ouverture à sens unique» porte un autre nom, devenu un véritable tabou : l'ASSIMILATION.

      Quand verrons-nous du côté anglophone un hommage à un grand de la chanson francophone québécoise, du même ordre que celui qui fut rendu cette année à Cohen par l'ADISQ? Malheureusement, poser la question, c'est aussi un peu répondre...

    • Bernard Dupuis - Abonné 7 novembre 2017 13 h 37

      Ce midi, j’entendais un lecteur de nouvelles à Radio-Canada affirmant que l’hommage rendu à Leonard Cohen hier avait pris une dimension internationale, voulant sans doute justifier par là le caractère monolingue du spectacle et l’absence de culture francophone. Comme si la culture française du Québec n’avait pas la même envergure.

      Pourtant, les chroniqueurs culturels de Radio-Canada devraient bien savoir que l’auteur Michel Tremblay est traduit dans un nombre de langues bien plus grand que Leonard Cohen, que Robert Lepage Yannick Nézet-Séguin jouissent d’une réputation internationale au moins aussi grande que celle de Leonard Cohen.

      La tentative canadianiste de rendre le Québec invisible sur le plan international ne cesse de nous affliger.

    • Robert Morin - Abonné 7 novembre 2017 14 h 07

      Le «Speak White» de l'époque s'est aujourd'hui déguisé en «Speak International»...

    • Gilles Théberge - Abonné 7 novembre 2017 16 h 54

      Il « tolérait la présence des francophones»... Sans doute la langue vous a-t'elle fourchée monsieur Dupuis, ce qui n'est pas votre habitude.

      Tolérer c'est comme disait Jacquard, hautement condescendant. C'est bien vouloir, accepter consentir...

      Tout à fait autre chose qu'une acceptation fraternelle, franche!

    • Hugo Bourcier - Inscrit 7 novembre 2017 17 h 31

      Même s'il est juste de déplorer l'absence de francophones à ce concert hommage, il est faux d'affirmer que l'oeuvre de Cohen est dénuée de références à la culture canadienne-française. Quelques exemples. Son deuxième roman, Beautiful Loser, a entre autres comme trame de fond la colonisation française du continent américain et une montée du nationalisme québécois dans les rues de Montréal. Cohen a enregistré une version d'Un Canadien Errant, en français, sur son disque Recent Song, et a repris La Manic (sa version figure sur son album live Can't forget). Je dirais même que contrairement à plusieurs Québécois de langue française, Cohen (peut-être, il est vrai, en avait-il le privilège) ne semble jamais s'être questionné sur la légitimité de la culture québécoise francophone : Un Canadien Errant, pour lui, a le même poids que Le Partisan, chant de la résistance française qu'il a aussi repris.