Nicolas Ellis et l’Orchestre de l’Agora ont donné jeudi un concert positivement stupéfiant

Le programme que l’Orchestre symphonique de l’Agora, dirigé par le chef Nicolas Ellis, a présenté jeudi était courageux.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le programme que l’Orchestre symphonique de l’Agora, dirigé par le chef Nicolas Ellis, a présenté jeudi était courageux.

Fidèle à sa mission, l’Orchestre de l’Agora, créé par Nicolas Ellis, donnait jeudi un concert au profit d’une bonne cause, en l’occurrence Les Porteurs de musique, organisme sans but lucratif qui envoie de jeunes musiciens auprès de publics qui ne peuvent se déplacer : hôpitaux, centres d’hébergement, instituts psychiatriques, centres de détention, etc.

Le programme était courageux, toutes les musiques étant postérieures à 1940, même si celle d’Ichmouratov sonne parfois comme du Tchaïkovski. Sur le fond, la soirée laisse pantois. Une telle conjonction de talents déployés, tant par le chef que par les musiciens et le jeune compositeur Francis Battah, ne peut pas laisser insensible.

L’abandon de la musique dans les programmes scolaires a depuis quelques années des incidences sur la fréquentation des études supérieures en musique, et donc sur la constance de qualité des formations orchestrales de jeunes musiciens. Or ce qui nous a été présenté jeudi était tout à fait bluffant, sans « trou » notable dans tel ou tel pupitre et, au contraire, mû par cette foi de charbonnier et cette ardeur à l’ouvrage qui caractérisent les jeunes musiciens.

Le test ultime était évidemment le Concerto pour orchestre de Bartók, trois semaines après la déconvenue de celui de l’OSM. Dire que dans Jeux de couples (2e mouvement) la qualité intrinsèque (tout à fait remarquable) des juniors égale celle des vedettes serait une hérésie. Par contre, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, dans l’esprit il n’y avait même pas photo entre la justesse d’esprit et la rigueur de ce concerto sous la baguette de Nicolas Ellis et les flottements esthétiques de la présentation de la même oeuvre à l’OSM il y a trois semaines.

Le 4e mouvement résumait tout : parfaite pulsation de base, allegretto, idéal rapport avec le calmo subséquent, ralentis observés là où Bartók les indique (et non pas anticipés). Et tout tombe en place. Idem pour l’esprit coquin du 2e volet et, surprise, pour la vraie folie du finale, un presto dans le tempo (assez dingue) de Bartók, non seulement tenu, mais, en plus, accentué comme il se doit. Des larmes m’en sont quasiment venues aux yeux tellement je n’en croyais pas mes oreilles.

Et ce n’est pas fini, car nous avons entendu en ouverture une oeuvre d’un compositeur de 22 ans, Francis Battah, bachelier en composition de l’Université de Montréal, un nom à retenir assurément. Kiwis and Men v. 2 (tant qu’à étudier à Montréal, il pourra choisir un titre en français la prochaine fois) est un à-plat orchestral parcouru de lacérations, montant à un bref climax et retournant au calme. Le jeune compositeur cherche sa voie : on a déjà entendu le schéma, mais on note déjà le sens des textures, la patience (une vertu à cet âge !) dans l’établissement des climats et les intéressants jeux sur le souffle et le son.

Quant au Concerto pour alto d’Ichmouratov, il nous a donné l’occasion d’entendre Marina Thibeault, dont on fait grand cas. Beau talent d’ici, en effet, jouant sur un bel instrument une musique aguichante et très bien troussée, naviguant entre Tchaïkovski, Rachmaninov, Ipplolitov Ivanov et la musique des Balkans dans le finale.

Succès musical à défaut d’avoir été un grand succès populaire. On suivra assurément l’Orchestre de l’Agora dans l’avenir et on remercie le mécène Canimex de soutenir une aussi louable initiative qui fait souffler un vent d’air pur sur notre paysage musical parfois blasé.

Orchestre symphonique de l’Agora

Francis Battah : Kiwis and Men v. 2. Airat Ichmouratov : Concerto pour alto no 1. Bartók : Concerto pour orchestre. Marina Thibeault (alto), Nicolas Ellis (direction). À l’église Saint-Jean-Baptiste, le jeudi 2 novembre.