Vincent Dumestre, inventeur de mélodies

Vincent Dumestre considère qu’«il y a des musiques pour tous les âges, mais surtout des musiques pour tous les niveaux d’éducation». 
Photo: Jean-Baptiste Millot Vincent Dumestre considère qu’«il y a des musiques pour tous les âges, mais surtout des musiques pour tous les niveaux d’éducation». 

C’est avec un programme intitulé Danza ! que Vincent Dumestre et son ensemble Le Poème harmonique retrouveront le Québec, mardi à la salle Bourgie et mercredi au Palais Montcalm. Spécialiste du répertoire du XVIIe siècle, Dumestre est depuis près de 20 ans l’un des artistes les plus précieux du monde musical.

Les mélomanes doivent à Vincent Dumestre des découvertes et vertiges musicaux qui ont eu peu d’équivalents lors de ces quinze dernières années : les Lamentations de Cavalieri, les musiques de Domenico Belli ou de Bellerofonte Castaldi, les romances de la France d’autrefois, Lebourgeois gentilhomme avec une déclamation repensée. Chaque disque du Poème harmonique est une révélation et un enchantement.

Parmi ceux-ci, il y a quelques années, un programme intitulé El Fenix de Paris ressuscitait le compositeur Luis de Briceño, alors présenté ainsi : « Luis de Briceño est sans doute le premier représentant de l’hispanophilie, dont l’influence est si décisive pour la musique française. Virtuose de la guitare, il séduit alors l’aristocratie parisienne tout en s’attirant les foudres de Moulinié, ardent défenseur du luth français. L’ouvrage qu’il publie en 1626, méthode pour apprendre à jouer de la guitare espagnole, comporte de nombreuses improvisations de danses espagnoles extrêmement variées. La beauté des pièces de Briceño et la liberté qu’elles offrent aux interprètes incitent Le Poème Harmonique à les redécouvrir. »

Cette musique de Luis de Briceño forme l’ossature du programme Danza !.

Réinventer les airs oubliés

Redécouvrir n’est, en l’occurrence, pas un vain mot. « Briceño a importé la musique espagnole à la cour de Louis XIII. Il n’a subi aucune influence en France et a même écrit en espagnol la préface de l’unique livre qui subsiste de lui. Il revendiquait son hispanisme ! » dit au Devoir Vincent Dumestre.

Les relations entre la France et l’Espagne à l’époque sont complexes, oscillant entre séduction et haine. L’Espagnol, et donc sa musique, est regardé de haut. Ceci posé, « le recueil est passionnant », s’enthousiasme Dumestre. Non seulement par son unicité, mais aussi par une inattendue singularité : « C’est le seul que je connaisse qui ne spécifie aucune mélodie. » Pour Vincent Dumestre, « c’est pour cela que personne ne s’est attaqué à ce recueil alors qu’il est connu, notamment chez les guitaristes : Briceño explique qu’il a mis certains accords de guitare pour l’harmonie, mais que les mélodies, tout le monde les connaît et qu’il n’y a pas lieu de les préciser. On se retrouve donc avec une partition lacunaire, mais passionnante : il y a des accords, des éléments rythmiques et il faut reconstituer la mélodie ! »

La période recoupe d’autres recherches familières au Poème harmonique : « En 1626, on est en pleine genèse de la musique française, avec l’invention de l’air de cour (Guédron, Boësset, Moulinié), mais, en même temps, on évolue ici dans un répertoire complètement différent. »

Pour retrouver les mélodies de transmission orale, Vincent Dumestre a pu compter sur « certains recueils théâtraux, dans lesquels les éditeurs rajoutaient les chansons chantées par les comédiens », et sur le fait que certains morceaux reposent sur des structures de danses très connues, par exemple La folia.

Au final, Dumestre a trouvé fascinant le « puzzle et travail d’archéologie » : « C’est très touchant de retravailler là-dessus. Les musiques cent fois moins distribuées à l’époque, comme les polyphonies dédiées aux princes, ça, nous les avons, mais la « vraie musique », jouée partout, on l’a perdue. Nous avons l’impression de faire renaître des pans entiers d’une musique qui, parce qu’elle était alors populaire, n’existe plus aujourd’hui. »

Toucher aux racines populaires dans la musique baroque est vraiment rare, et les concerts au Québec seront donc précieux.

Lully en Russie

À l’approche des 20 ans du Poème harmonique, l’activité de Vincent Dumestre reste ancrée au XVIIe siècle avec quelques échappées vers le XVIIIe. « Je n’ai pas de stratégie. Je suis guidé par mon amour de cette époque. » Et, en ce qui concerne les découvertes, si Vincent Dumestre considère que le terreau « n’est pas sans limites », il pense que « pour une seule vie il est illimité ».

L’ensemble Le Poème harmonique est résident dans la ville de Rouen, en Normandie, et y a créé l’École harmonique, un orchestre regroupant 200 enfants de familles défavorisées. À l’Opéra de Rouen, Le Poème harmonique crée ses spectacles lyriques avant de les faire rayonner dans le monde. Exception : l’an prochain, Phaeton de Lully, l’une des dernières tragédies lyriques, sera créé à Perm, en Russie, car Vincent Dumestre est ami avec un autre « grand » de la musique, Teodor Currentzis, « un type fabuleux, qui artistiquement [le] transporte » et qui lui prêtera son orchestre et son choeur. Dumestre, qui a des projets jusqu’en 2021, s’attaquera ensuite, en 2019, à une zarzuela baroque de Sebastián Durón. Car, afin de préserver le sérieux de ses productions, il se limite à un opéra par an.

Si la soif de découvertes du Poème harmonique a rallié un public plus jeune, Dumestre pense aussi que c’est parce que « la musique baroque joue sur des grilles harmoniques simples qui parlent naturellement ». Il considère avant tout qu'« il y a des musiques pour tous les âges, mais surtout des musiques pour tous les niveaux d’éducation ». « Quand on défend un répertoire qui parle des Métamorphoses d’Ovide, c’est normal qu’on ait un public qui a un vécu : ce n’est pas forcément à 14 ans qu’on va s’y intéresser. Le Lamento della Ninfa nous fait pleurer parce qu’il creuse dans notre mémoire. »

À ce titre, Vincent Dumestre pense qu’il « ne faut pas faire une fixation sur les jeunes publics, mais assumer que nous défendons un répertoire qui demande une certaine culture ». Il préfère donc élargir la question à celle de l’éducation, « éducation au sens large et éducation musicale plus précisément ». « En France, nous avons une ministre de la Culture [Françoise Nyssen] formidable, qui a une vraie vision et une envie de faire évoluer les choses. » Avoir à se poser la question « en aura-t-elle les moyens ? » est presque rassurant par les temps qui courent.

Danza !

Vincent Dumestre et le Poème harmonique, à la salle Bourgie de Montréal, mardi 7 novembre, et au Palais Montcalm de Québec, mardi 8 novembre.


 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2017 17 h 47

    Superbe interview

    Bravo !