La fin du monde et l’espoir du monde selon Philippe Brach

Quand on a le génie de la tournure comme un Philippe Brach, ça peut servir à tout. Même à dire le pire.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Quand on a le génie de la tournure comme un Philippe Brach, ça peut servir à tout. Même à dire le pire.

Récapitulons. D’abord, il y a Le silence des troupeaux, la chanson du clip, éminemment accrocheuse, folk-pop, fédératrice. On voit jouer Klô Pelgag, Paul Daraîche, les 2Frères, Louis-Jean Cormier. Ça annonce le disque plein d’invités. Ça sourit beaucoup. Dans le refrain, les « wô-ou-wô » riment avec drapeaux. À la fin du petit communiqué, on lit : « Adoptant une sonorité plus accessible, l’album résonnera certainement dans de nombreuses oreilles. »

Et puis, dans le lecteur de l’auto, on insère l’album, dont la photo de pochette rebute au premier coup d’oeil : Philippe Brach en homme-brebis, quasiment en « Elephant Man ». Premier titre : Le silence des troupeaux. Ce n’est pas du tout la chanson pimpante du clip. C’est un prologue orchestral, avec des bruits. Des animaux qui fuient, un homme haletant qui court. Quid ? Erreur de manutention ? Je ressors le disque. Mais non. Substitution à l’impression ? Je gare l’auto. Ouvre le livret format livre : sous le titre de la pièce, un texte que l’on dirait écrit en ancien français. Et tout en bas : musique de Gabriel Desjardins. La chanson d’ensuite s’intitule La fin du monde. Philippe Brach, c’est indéniablement lui, chante un texte dur, une mélodie magnifique. « Si les anges ont rendu l’âme / Si les murs s’effondrent à même l’espoir / Si le soleil parle pour la dernière fois / Je veux crever / Dans tes bras ».
 

Entre les couplets, il y a la suite du texte qui ressemble à de l’ancien français. À lire seulement. Fragments du journal d’un missionnaire au temps de la colonisation en Nouvelle-France, lequel marche vers sa mort. Dis donc, Philippe Brach, que faut-il comprendre ? Y a-t-il quelque chose à comprendre ? Y a-t-il trop à comprendre d’un coup ? C’est quoi, tout ça ? À son bout du fil, j’entends le gars s’esclaffer de bon coeur. « Commençons par la promo. C’est un divertissement. Pour ne pas dire un détournement. » Je comprends que la chouette chanson à succès est un leurre ludique. Les invités font semblant de jouer. C’est arrangé avec le Philippe Brach des vues.

Des explications qui n’expliquent pas tout

« C’est mon troisième album en trois ans et demi. J’ai pas arrêté. Ça fait qu’on a vu souvent ma face, ma face, ma crisse de face. Pendant ce temps-là, il y a des choses qui vont de mal en pis sur la planète, pour l’être humain en général. Ça n’a pas de sens de parler de moi à longueur de journée. Alors, j’ai fait un album où il y a encore des tounes inspirées par ma vie, mais disons que l’ouverture au monde est pas mal plus grande. D’où pousser l’image à l’extrême dans le clip de promo. Jusqu’à la dérision. C’est l’fun de faire rire le monde, c’est un excellent vecteur pour que le monde t’écoute. Mais une fois que tu as capté l’attention, ce serait bien d’avoir quelque chose à dire. »

Oui, dans La fin du monde, il traduit en une chanson l’impression d’avancer vers « une sorte d’apocalypse ». Oui, dans La peur est avalanche, il décrit en quoi la frayeur de l’étranger sous-tend le racisme : « Le Téléjournal / Mon voisin d’en bas / Mon père qui reste à côté / L’ont tout' entendu / Le voleur n’était pas un dividu / de race blanche ». Il en rajoute une couche dans Mes mains blanches : « Mes mains blanches / N’ont jamais relevé mes manches » (chanté sur l’air soulful de Grandma’s Hands, musique de Bill Withers). Pas de quoi rire. Quand on a le génie de la tournure comme un Philippe Brach, ça peut servir à tout. Même à dire le pire.

J’ai pas arrêté. Ça fait qu’on a vu souvent ma face, ma face, ma crisse de face. Pendant ce temps-là, il y a des choses qui vont de mal en pis sur la planète, pour l’être humain en général. Ça n’a pas de sens de parler de moi à longueur de journée. Alors, j’ai fait un album où il y a encore des tounes inspirées par ma vie, mais disons que l’ouverture au monde est pas mal plus grande.

 

« Je vais toujours continuer à créer des affaires folles, j’ai mille idées, des niaiseries plein la tête, mais je me sens aussi totalement libre d’évoquer le plus laid de la nature humaine. J’ai pu aller aussi loin que je voulais. Je me suis arrangé pour avoir l’Orchestre symphonique de l’Agora. Je voulais une chorale d’enfants, j’ai été chercher l’École des jeunes de l’Université de Montréal. Il y a plein de musiciens et de chanteurs sur ce disque. Fallait vouloir, vouloir fort. Spectra Musique a suivi, merci infiniment. Oui, le risque est gros, mais y avait pas moyen de risquer peu. Je me dis que c’est ça qui nourrit l’espoir : faut vouloir vraiment fort. Sinon, tu sors pas de disques, tu fais rien. Tu regardes la fin arriver. »

Le verbe en avalanche

Une fois sur sa lancée, Brach parle vite. Très vite. Le verbe en avalanche. « En même temps, je pense qu’on vit vraiment la fin de pas mal de concepts tels qu’on les connaît. Je sais pas ce qui s’en vient après, mais si je pensais qu’il n’y avait vraiment rien, je me crisserais une balle dans la tête. Ce que je fais pas. »

Ce qu’il fait : proposer du contenu.

Beaucoup de contenu.

Depuis son premier album, son premier concours (il a remporté Ma première Place des Arts, avant de triompher aux Francouvertes), depuis ses premières chansons au cégep de Jonquière, le moteur roule à plein régime : chaque création est une réinvention, spectacle ou disque, chaque rendez-vous, un grand saut dans l’inconnu.

 


Ainsi Le silence des troupeaux se lit, s’écoute de toutes les façons possibles. Il y a la lecture en parallèle du récit de la « robe noire » qui raconte sa lente mort, cette fin qui survient « quand tout commence » ! On peut se concentrer sur les chansons : s’y mêlent riffs acoustiques, grands mouvements d’orchestre, bruitages, choeurs, en une mise en scène franchement cinématographique. On peut isoler une chanson, s’y attacher pour elle-même : Rebound, par exemple, narre un amour un peu lâche, manipulateur, à l’ère des réseaux sociaux : le prédateur attend son heure. Ça fait partie du portrait de société que Brach dessine à travers tout l’album, mais ça se tient tout seul.

« C’est ouvert, ce disque. Tu prends dedans ce qui te parle. Premier degré, quinzième degré, peu importe : même moi, j’ai pas tout compris ce que je veux dire… »

Brach pouffe. « J’en comprends l’important, disons : qu’on peut aller au-delà de l’ironie et du cynisme. Quand j’ai entendu les enfants chanter [dans La guerre (expliquée aux adultes)], ça m’a tellement redonné espoir en l’humanité : ils sont déjà ailleurs. »

 

Philippe Brach - La fin du monde

Le silence des troupeaux

★★★★

Philippe Brach, Spectra Musique. En spectacle au Club Soda, le 6 novembre, à 17 h.