Le Rachmaninov modèle d’Alexeï Volodine

Kent Nagano dirige Rachmaninov et Adams.<br />
 
Photo: Antoine Saito Kent Nagano dirige Rachmaninov et Adams.
 

Chose rare et précieuse : Kent Nagano, plutôt scotché aux « noms » et vedettes du métier, genre le très surfait Luganski, s’agissant des pianistes, a enfin fait venir un soliste dont on parle peu, mais dont la qualité dépasse très largement l’aura médiatique.

Alexeï Volodine a 40 ans et c’était son premier concert au Canada. Nous vous l’avions pourtant présenté dès 2010, lorsqu’il avait enregistré pour Challenge Classics l’un des plus beaux disques de l’année du bicentenaire de la naissance de Chopin, une très remarquable 3e Sonate. Ce que nous avons entendu mercredi à la Maison symphonique non seulement confirmait cette impression, mais la dépassait.

Parfaite, cette Rhapsodie sur un thème de Paganini ? Non. Plus que parfaite. Précieuse, car d’une tenue et d’une hauteur de vue rares. Volodine, avec des phrasés découpés au rasoir et des ponctuations très étudiées de la main gauche, est un rachmaninovien d’une précision exceptionnelle. Mais surtout, à l’opposé d’un Matsuev, certes très impressionnant, il n’est jamais tapageur.

Netteté et raffinement se conjuguent avec une distinction très à propos. Dans l’élan et le brio, on retrouve l’ivresse d’un Earl Wild alors que la tenue intellectuelle le rapproche de Rachmaninov lui-même. On a entendu dire que Lang Lang était hors circuit pour toute la saison à la suite d’une blessure au poignet gauche. Tout en lui souhaitant bon rétablissement, on se prend à espérer d’un même souffle qu’une horde d’organisateurs se mettent à le remplacer par Alexeï Volodine. Cela donnera peut-être au public — s’il lui reste d’ultimes repères pour s’en rendre compte — une idée de ce que sont le tact, la classe et la vraie grandeur musicale.

Un quatrième CD Decca

Le programme de cette semaine met surtout fin à une période de trois semaines de présence de Kent Nagano à Montréal et en vedette un compositeur auquel notre chef est fidèle : John Adams. Le concert de mercredi a été filmé et diffusé par Medici.tv et sera disponible pour visionnement gratuit pendant trois mois.

Plus encore, la partie consacrée à Adams fait l’objet d’un enregistrement discographique pour Decca, le quatrième, après L’Aiglon, le programme Halloween et A Quiet Place de Bernstein (un CD à paraître, mais nous ne sommes pas pressés…)

Harmonielehre a déjà été le thème d’un projet majeur de l’OSM : un film immersif présenté en 2014 à la Société des arts technologiques, une expérience que nous avions trouvée très insatisfaisante. D’ailleurs l’enregistrement de l’époque avait un épouvantable son de boîte de nuit avec des graves survitaminés. Pour les besoins du film, les titres des mouvements avaient par ailleurs été détournés, First movement, The Anfortas Wound et Meister Eckhardt and Quackie devenant des apocryphes Spiritual, Sickness et Grace.

Joint à l’époque en urgence par Le Devoir, John Adams avait vivement réagi à ce détournement, déclarant : « Je ne reconnais pas la plupart des termes que vous mentionnez. À ce que je sache, je n’ai jamais associé le moindre affect au 1er mouvement, autre que de raconter mon rêve dans la baie de San Francisco. Le titre du second mouvement, The Anfortas Wound, est une référence assez claire, je pense. Le 3e mouvement, également imagé par un rêve, est lié, au moment de la composition, à un état de grâce matérialisé par la naissance de notre premier enfant. […] Je serais fort mal à l’aise avec le fait que moi-même ou quiconque puisse suggérer des états psychologiques, émotionnels ou spirituels. Cela inhibe le pouvoir de chaque auditeur de réagir en propre à la musique. »

Rêver de San Francisco

De ce point de vue, le compositeur sera assurément satisfait d’un retour à la normalité en cette année 2017, même si le disque de l’OSM aura fort à faire dans un marché dominé par le disque SACD multicanal de l’Orchestre symphonique de San Francisco dirigé par Michael Tilson Thomas.

À ce propos, l’annonce, mardi, du départ en 2020 de Tilson Thomas de l’Orchestre de San Francisco coïncide de manière on ne peut plus rêvée avec le calendrier du directeur musical de l’OSM, qui s’est libéré il y a trois mois d’une attache en 2020… Il n’y a pas besoin d’être devin pour penser qu’il se prend à rêver, lui aussi…

En tout cas, Nagano, qui n’a jamais habité Montréal et n’a jamais abandonné la région de San Francisco, où il a grandi, domine avec maestria la musique de cet autre natif du coin qu’est John Adams. Très concentré, il domine visiblement les partitions et guide l’orchestre avec clarté, laissant éclater les contrastes dynamiques avec une sauvagerie très inhabituelle pour lui.

Pour l’enregistrement, auquel participait l’octobasse dans Harmonielehre, l’orchestre avait été placé à plat sur scène, ce qui augmentait le fondu, notamment dans Common Tonesin Simple Time. Les trompettes étaient là, perçant dans la masse sans la transpercer, les cors faisant les frais acoustiques de l’opération. Pour les besoins du disque, de nombreux rideaux avaient été tirés, tempérant la réverbération sans toutefois affadir la brillance naturelle de la salle, très utile dans le scintillant Meister Eckhardt and Quackie.

La présentation de Harmonielehre nous a montré que ce chef-d’oeuvre d’Adams était déjà devenu un grand classique du XXe siècle. Après tout ce tumulte, Nagano et l’OSM nous ont même servi en rappel, sans que le chef nous précise le titre de la pièce, Short Ride in a Fast Machine.

Petit pincement au coeur quand même. Malgré une salle très bien garnie, il y avait quand même quelques places vides. Se dire que le chef-d’oeuvre du pape du minimalisme par Kent Nagano et l’OSM ne remplissait pas les 2150 places de la Maison symphonique de Montréal, alors que le dérivé affadi de ce même minimalisme, façon soupe minute, Ludovico Einaudi, jouait à côté devant une salle Wilfrid-Pelletier (3100 places) remplie à ras bord en deux temps trois mouvements, fait réfléchir sur l’avenir et le sens des valeurs.

Thème et variations selon Rachmaninov et Adams

Adams : Common Tones in Simple Time, Harmonielehre. Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini. Alexeï Volodine (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Mercredi 1er novembre. Reprises jeudi et samedi. Concert enregistré par Medici.tv.

1 commentaire
  • Ginette Masse-Lavoie - Abonnée 3 novembre 2017 01 h 08

    Concert remarquable

    J'ai assisté au concert, jeudi, il y avait aussi pas mal de sièges vides mais le public présent a beaucoup applaudi Alexeï Volodine. Je n'avais jamais entendu "Rhapsodie sur un thème de Paganini" jouée d'une telle façon. Un nom à ne pas oublier! Je ne connaissais pas "Harmonielehre", j'ai fait une expérience, une découverte. À mesure qu'on l'écoute, cette oeuvre nous prend, cette musique entre en nous. L'O.S.M. a été ovationné, c'était mérité. Pas de toux, ce soir et un silence respectueux en plus!