Le demi-siècle des engagés

Le saxophoniste Ernest Dawkins avait rejoint les rangs de l’AACM au début de sa carrière. Sur la photo, le musicien donne un spectacle au festival de jazz de Kinshasa en 2012.
Photo: Junior D.Kannah Agence France-Presse Le saxophoniste Ernest Dawkins avait rejoint les rangs de l’AACM au début de sa carrière. Sur la photo, le musicien donne un spectacle au festival de jazz de Kinshasa en 2012.

Les opposants, voire les combattants, ont eu 50 ans et des poussières de temps récemment. C’est en effet au milieu des années 1960 qu’une poignée de ces derniers ont fondé l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM). Leurs identités ? Les pianistes Muhal Richard Abrams et Jodie Christian, le batteur Steve McCall et le compositeur Phil Cochran. Leur chef-lieu d’hier comme d’aujourd’hui ? Chicago, soit la ville où les membres de la direction du Black Panther Party, il n’est pas vain de le rappeler, s’installèrent quasi simultanément à la création de l’AACM.

C’est à la faveur du documentaire que le réalisateur Ken Burns a consacré à la guerre du Vietnam que nous est revenu en mémoire l’acte de naissance de l’AACM. C’est à cause de cette guerre, couplée il est vrai à d’autres facteurs socio-économiques faciles à imaginer, que les musiciens nommés ont mis sur pied cette organisation, avec comme objectif premier l’expression de la colère suscitée par le racisme institutionnalisé au sein de l’armée qui, une vingtaine d’années auparavant, accoucha du be-bop.

Oui, on sait peu, beaucoup trop peu, qu’au cours des années 1940, Charlie Parker, Dizzy Gillespie et consorts avaient « inventé » le be-bop afin de mettre en relief la colère conséquente, elle, au sort réservé aux Noirs sur le théâtre des opérations en Europe. La colère un jour, la colère toujours. Si aujourd’hui l’AACM a encore pignon sur rue, c’est qu’au pays de Trump, le racisme se conjugue encore au présent.

Cela précisé, on ne sera pas étonné d’apprendre que ceux qui rejoignirent les rangs de l’AACM dans les années 1960 en sont toujours très proches. Tenez-vous bien, la liste est très impressionnante : Anthony Braxton, George Lewis, Henry Threadgill, Jack DeJohnette, Wadada Leo Smith, Chico Freeman, Amina Claudine Myers, Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Anthony Davis auxquels se sont joints Malachi Thompson, Nicole Mitchell, Leroy Jenkins, Kahil El’Zabar, Pete Cosey, Fred Anderson quelques autres et surtout, surtout l’immense saxophoniste Ernest Dawkins.

Cela étant, on a noté que les « grands » magazines, les Down Beat, JazzMagazine, Jazziz, JazzTimes, Jazz Journal d’autres qu’on oublie ont ignoré ce demi-siècle d’existence. Il est vrai que l’AACM n’ayant pas les moyens financiers de CBS/Sony, Warner Brothers, ECM et autres maisons de disques, ils n’achètent pas d’espaces médiatiques. Comme quoi… Follow the money…

Toujours est-il qu’en multipliant les dossiers sur Jaco Pastorius ou Frank Zappa, qu’en accordant la part belle aux productions toutes propres, toutes lisses, les uns et les autres font souvent l’impasse sur des enregistrements de… haute voltige ! Prenez Ernest Dawkins. Les albums que ce dernier a signés pour la maison de Chicago Delmark ont ceci de remarquable qu’ils sont des contradictions du jazz « tranquille-pépère » puisque le jazz est aussi une musique de combat et pas seulement d’ambiance. On recommande notamment les albums qu’il a réalisés avec son New Horizons Ensemble. Sinon, les albums signés par Fred Anderson, ceux de facture souvent classique du pianiste Jodie Christian, de Roscoe Mitchell, de l’Ethnic Heritage Ensemble, du El’ Zabar Ritual Trio, d’Ari Brown et compagnie.

La conclusion ? Elle coule de source : que l’AACM n’atteigne pas les 100 ans !

 

La vidéo de la semaine, le quartet du saxophoniste Charles Lloyd à Porquerolles, petite île située en face de Toulon : http://bit.ly/2zpJcZr


 

Ça par exemple… Ars Nova Workshop a organisé ces jours-ci une October Revolution of Jazz Contemporary Music à Philadelphie. Les têtes d’affiche ? Sun Ra Arkestra (yes !), Anthony Braxton, évidemment, The Art Ensemble of Chicago, tout aussi évidemment, et autres têtes brûlées.


 

Ce soir, samedi, au Upstairs, le batteur Norman Villeneuve, un vétéran du jazz montréalais et canadien, occupera la scène en compagnie d’Andres Vial au piano, de Dave Watts à la basse, de Cameron Wallis au ténor et de Bill Mahar à la trompette. Cela fait plus de 60 ans que notre homme bat la mesure au bénéfice des grands comme des débutants.