Le «Quintette d’éponges no 1», une idée spongieuse au festival Akousma

Sur scène, cinq instrumentistes joueront de l’éponge, un instrument électronique d’invention québécoise.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sur scène, cinq instrumentistes joueront de l’éponge, un instrument électronique d’invention québécoise.

Une première en ouverture du 14e festival des musiques numériques immersives Akousma, qui se déroule à Montréal jusqu’au 28 octobre. Ce vendredi soir au Eastern Bloc sera présentée la création du Quintette d’éponges no 1 de Martin Marier. Une première à valeur symbolique pour le compositeur, doctorant et chargé de cours à la Faculté de musique de l’Université de Montréal qui a développé durant une décennie ce nouvel instrument de musique auquel il consacre aussi sa thèse de doctorat, tout juste déposée, intitulée Musique pour éponge : la composition électroacoustique pour instrument de musique inventé.

On peut en jouer assis ou debout, selon les préférences. L’éponge s’agrippe à deux mains ; deux rangées de cinq boutons sont cachées sous ses extrémités. À l’intérieur de l’éponge sont aussi installés des capteurs de mouvements (des accéléromètres) et de pression. Son antenne Wi-Fi, elle aussi dissimulée, la garde connectée à un ordinateur. Très sensible, elle émet des sons au moindre tapotement, même les plus délicats. Tordue dans un sens ou dans l’autre, elle déforme le son, un peu comme le fait le vibrato (« whammy bar ») d’une guitare électrique.

« C’est un instrument polyvalent », assure Émilie Payeur, compositrice et artiste multidisciplinaire, l’une des épongistes — c’est le terme ! — du quintette de Martin Marier, avec ses collègues Ana Dall’Ara Majek, Preston Beebe et Francis Lecavalier. « Avec l’éponge, il est possible d’obtenir des sonorités que tu n’aurais pas avec la guitare, disons, d’autant qu’on peut avoir les sons qu’on veut » grâce à l’ordinateur par lequel on lui assigne ces sonorités. « C’est infini. »

C’est durant ses études en composition et en électroacoustique que Martin Marier s’est pris à rêver à ce nouvel instrument. « J’ai découvert à l’université la musique électroacoustique, toutes les possibilités du numérique, le traitement, l’enregistrement, l’échantillonnage, la spatialisation des haut-parleurs, tout ça m’a fasciné. Mais vers la fin de ma formation au baccalauréat, j’ai réalisé que je m’ennuyais du contact physique avec l’instrument. »

« Ce que je cherchais à retrouver, poursuit le luthier, c’est le côté ludique du jeu instrumental et l’interaction avec d’autres musiciens, des choses qu’on trouve en général plus difficilement en musique électronique — et électroacoustique en particulier. Avec l’éponge, par exemple, je pourrais embarquer dans un band et jouer avec ses membres. Certains parviennent à le faire avec un ordinateur portable, mais c’est plus compliqué, notamment pour suivre le jeu des autres musiciens. Aussi, avec l’éponge, on n’est plus tenu de devoir regarder un écran. On peut se regarder entre nous, musiciens, on sent nos mains, on sent aussi la résistance de la déformation de l’instrument entre nos mains. Ça procure une sensation, une réponse tactile au son, un peu comme la tension d’une corde de violon sous le doigt. »

Un synthétiseur comme les autres

Réduite à sa plus simple expression, l’éponge est un synthétiseur comme les autres. Des sons générés par les circuits et les algorithmes d’un ordinateur. Pour être plus exact, l’éponge est le clavier du synthétiseur. Une interface. « Les timbres de l’éponge sont une synthèse par modulation de fréquence, c’est commun en musique pop ou en électroacoustique, explique Marier. Or, la spécificité de l’éponge ne tient pas tant à ses sons, mais à la manière avec laquelle ils évoluent dans le temps. Comment les différentes textures changent » en palpant, tordant, triturant la matière spongieuse, chaque petite modification de sa forme au repos étant détectée par les capteurs et traduite en sons.

« L’important, c’est le rapport entre l’énergie du geste et celle du son, résume Marier. S’il n’y a pas ça, le public qui assiste à la performance ne comprendrait pas ce que je suis en train de faire. Car c’est aussi l’objectif : établir une connexion avec l’auditoire. » Une idée qui semble entrer en contradiction avec l’esprit d’un festival tirant son nom de la musique acousmatique, soit la musique (ou les sons) que l’on écoute sans en voir la source — la dématérialisation de la source sonore. Marier nuance en faisant valoir que l’affiche du festival Akousma propose, au contraire, plusieurs performances où l’aspect visuel, matériel, est mis en valeur. « Ça va dans toutes sortes de directions. »

Depuis la construction de la première version de l’éponge (il en est aujourd’hui à la version 4.0), Martin Marier a souvent offert des performances, souvent improvisées, « parce que je connais mon instrument et que je sais où je vais avec lui ». Cette première d’une oeuvre composée pour quatre éponges l’a forcé à revenir aux sources de son travail de compositeur, « à l’écriture sur papier — enfin, ce ne sont pas des notes écrites sur des portées traditionnelles, il y a une autre manière d’annoter la partition, mais je retrouve des aspects du travail de composition, comme l’écoute interne, que je n’avais pas vécus depuis des années ».

Enfin, Martin Marier, en bon apôtre du logiciel libre, ne possède pas de brevet sur son invention musicale. Au contraire, il propose même sur son site Web les plans de son éponge, si d’aventure il vous prend l’envie de devenir épongiste. Lucide, il estime cependant que l’éponge ne deviendra pas un instrument « établi », comme le piano ou le violon, « qui traînent un bagage culturel, des techniques et des répertoires développés pendant plusieurs années. En musique numérique, les techniques évoluent rapidement. C’est la beauté du numérique : tout le monde peut créer ce qu’il veut, et la conception de son propre instrument fait partie du processus créatif ».