Bargou 08 dessine un village, une région, une musique

Nidhal Yahyaoui a créé Bargou 08, du nom de son village d’origine, et dont les sonorités sont propres à cette région tunisienne.
Photo: Festival du monde arabe de Montréal Nidhal Yahyaoui a créé Bargou 08, du nom de son village d’origine, et dont les sonorités sont propres à cette région tunisienne.

C’est un son rugueux sur une musique extatique qui vient de Bargou, un village enclavé dans les montagnes tunisiennes près de la frontière algérienne. De là, Nidhal Yahyaoui a créé un groupe avec lequel il ouvre ce vendredi le 18e Festival du monde arabe au National. Le menu de l’événement est fort prometteur et son thème, Les trois’ saisons en quart de ton, se décline sur un cycle inhabituel.

Mais du côté de Bargou, le temps semblait fixe avant que Nidhal Yahyaoui décide d’en retracer la musique. Il raconte : « Je suis de Bargou. Ici, il y a cette géographie caractéristique. La musique est restée intacte. Y a pas de musique qui est entrée. Y a pas de musique qui est sortie. J’écoute ça depuis mon enfance, dans les mariages, dans ma famille. Il y a des chansons qui vivent dans la maison de mon grand-père depuis 300 ans, mais la musique est beaucoup plus ancienne. À la base, c’est une musique berbère, puis on l’a arabisée au niveau de la langue. »

Cette musique s’appelle targ, se pratique avec les percussions, la gasba, une flûte de roseau au son terreux, et la zokra, une sorte de hautbois au son plus strident. Ces deux derniers instruments de roseau se jouent d’un souffle continu grâce à la respiration circulaire, ce qui provoque un effet extatique, une continuité sonore qui confère beaucoup d’énergie. Et il y a le chant : « C’est le chant fort, renchérit Nidhal Yahyaoui. Chez nous, quand on chante, on ne le fait pas avec des micros et les montagnes font la réverbération. Ce chant fort est vraiment propre à la région. »

Qu’en est-il du « 08 » accolé au nom du groupe ? « C’était l’indicatif téléphonique de la région, répond Nidhal Yahyaoui. Puis, c’est devenu le sobriquet accolé aux gens “non civilisés”, parce que, politiquement, la région est oubliée, sans plages touristiques. Les 08 sont les “non-civilisés”, mais depuis la révolution, les 08 sont plus fiers d’être les 08. » Non pas que les membres de Bargou 08 soient directement associés à la révolution du jasmin, mais depuis le début de la décennie, le pays est en constante transformation et le groupe a émergé dans ce contexte.

En 2007, Nidhal Yahyaoui a entrepris un travail de collectage à Bargou : « J’y suis allé avec ma caméra et mon micro. J’ai enregistré ma famille et tout le monde parce que tout le monde chante. Puis, on a voulu travailler cette musique et la rendre moderne pour en faciliter l’écoute et pour les jeunes. On a fait une première résidence en 2013. On a amené des musiciens de partout, d’Égypte, de France, du Japon, du Mexique et du reste de la Tunisie. On a aussi invité des musiciens locaux et on a fait une grosse résidence d’une semaine. On a travaillé la musique comme elle est, on a pris l’énergie des montagnes et du site, puis on a fait un concert pour les voisins dans ce village où résident 5000 habitants au maximum. »

Le groupe a alors créé le Front musical populaire qui trace les fondements de Bargou 08 pour convaincre les jeunes musiciens de croire à la musique tunisienne qui est plurielle. Puis, ce fut l’aventure d’Alphawin avec une cornemuse tunisienne et un répertoire soufi.

En février dernier, Bargou 08 a lancé Targ avec la réputée maison de disques Glitterbeat. La musique y est remuante, extatique sur un rythme souvent incessant, complètement traditionnel, mais avec un son de basse plutôt minimaliste et pesant. Les flûtes sont boisées, serpentent entre les notes, et les percussions rugueuses résonnent fortement. Parfois, un moog suit la musique et l’effet d’ensemble est saisissant.


 

Ces belles notes concluent mon dernier texte au Devoir tout en officialisant mon passage à la retraite. Ce fut un honneur d’avoir été associé à ce quotidien depuis 2005.


Également à surveiller au FMA

Oud à l’Ouest : une rencontre entre le formidable oudiste Naseer Shamma et l’Orchestre Métropolitain.

Cordes à l’Est : un mariage musical entre le joueur de ney Rachid Zeroual, Les Violons du Roy, OktoEcho et la chanteuse Leila Gouchi, sous la direction de Katia Makdissi-Warren.

Les 7 cités de l’amour : un hommage au poète Khalil Gibran avec le NDU Choir sous la direction de P. Khalil Rahmé et la cantatrice Fadia Tomb el-Hage.

Charbel Rouhana : avec les 14 musiciens et les 12 chanteurs du Canadian Arabic Orchestra.

18e Festival du monde arabe de Montréal

du 27 octobre au 12 novembre

Bargou 08

Au National, le vendredi 27  octobre à 20 h