Vengerov sauve (à peu près) le concert

Le violoniste Maxim Vengerov
Photo: Benjamin Ealovega Le violoniste Maxim Vengerov

Eh ben, dis donc ! L’Orchestre symphonique de Montréal va aller s’exposer à Carnegie Hall avec « ça » ? En ce qui me concerne, c’est du jamais vu. D’habitude, on va à New York faire une démonstration de l’acmé de son savoir-faire. Là, il faudra y aller en espérant sauver son honneur. On peut compter sur la fierté de tous pour que cela se passe bien.

Il n’empêche que, sur le fond, je suis pour le moins estomaqué de la routine — informe sur le plan esthétique et peu reluisante sur le plan de la finition — que les instances dirigeantes et artistiques de l’OSM ont jugée digne d’aller présenter à l’étranger. Cela dit, nous avons probablement entendu une répétition générale payante. Cela ne serait pas la première fois…

Moussa, décidément

Dans la logique et l’objectif de la grande tradition de l’OSM à Carnegie Hall, une oeuvre du programme est indiscutable et domine le reste : A Globe Itself Infolding de Sammy Moussa. Parce que le compositeur est Montréalais, parce que c’est la découverte la plus brillante du mandat de Kent Nagano en matière de musique nouvelle, parce qu’on ne s’en lasse pas et qu’on découvre chaque fois des ressources dans l’imbrication orgue-orchestre, par exemple, mardi, le prolongement par l’orgue du violon d’Andrew Wan au début de l’oeuvre.

A Globe… a fini par damer le pion au concerto pour orgue de Saariaho commandé conjointement pour l’inauguration de l’orgue Pierre-Béique. La partition de Moussa vient d’être jouée la semaine dernière à Dallas, après Toronto, il y a quelques mois. Divers chefs s’en emparent déjà.

L’autre point globalement positif, ou du moins qui fait illusion, est le Concerto pour violon de Brahms avec Vengerov. Le violoniste, qui prend plaisir à composer désormais ses cadences (si celle-ci est de son cru, elle est, hélas, assez éparse et nous perd plutôt que de nous éblouir), a un style que j’associe plus à Glazounov et Khatchatourian qu’à Brahms. Disons qu’il préfère « tartiner » qu’articuler. Il le fait bien, dans le genre, tout comme il est plus impressionnant sur la chanterelle (notes aiguës) que sur la corde de sol (les graves).

Ce n’est pas, vous l’avez compris, « mon » Brahms, celui, hargneux et mordant, que j’ai entendu par exemple avec Christian Tetzlaff à Lanaudière en 2014 ou à l’OSM, en 2016, avec Veronika Eberle, admirable par son abnégation forcenée à saturer les couleurs, celles que Vengerov aime dessiner en pastel.

La caractéristique la plus surprenante de l’interprétation de Vengerov est un 2e mouvement très allant, plus allant même que l’introduction pourtant fluide de Kent Nagano. Le parti pris pose un problème majeur de finition puisque les bois, qui ne sont pas habitués à dialoguer avec le soliste à ce tempo, durcissent leur jeu et ne parviennent pas à rester dolce comme demandé par Brahms. On récapitule : le concept et la singularité même de l’interprétation du soliste vedette ne sont pas encore intégrés par son partenaire orchestral à 24 heures du concert dans la plus célèbre salle du monde. On a le goût du risque, à l’OSM.

Bartók : misère !

S’il n’y avait que cela… Mais quelle idée a pris Kent Nagano d’aller jouer le Concerto pour orchestre de Bartók à Carnegie Hall devant un public composé en partie d’hyper-connaisseurs blasés ?Je ne me rappelle pas quand la chose a été rodée et, audiblement, elle ne l’était pas, sauf par les musiciens eux-mêmes quand ils se prenaient en main, par exemple dans le Jeu de couples (2e mouvement), avec des duos impeccables, surtout les trompettes.

Que veut dire Kent Nagano dans cette oeuvre ? Qu’a-t-il à dire ? A-t-il eu le temps de la préparer ? Pour lui, puis avec l’orchestre ? Si je mets en avant les trompettes dans le 2e mouvement, c’est parce qu’elles esquissaient par des contrastes bien affirmés le premier problème soulevé par la non-interprétation du chef. Qu’est-ce qu’un forte chez Bartók et quel est l’ambitus dynamique entre pianissimo et forte ? À bien y regarder, le 2e mouvement fourmille de nuances et d’écarts dynamiques que Kent Nagano lisse. Ces nuances sont la vie. Elles sont Bartók au même titre que l’Allegretto du 4e mouvement est « allègre » dans l’esprit avant de se calmer lors d’un épisode « Calmo », qui, chez Nagano, au contraire, s’agite, alors que le reste se déroule dans un climat plombé.

Encore plus fondamentalement, et un peu partout dans l’oeuvre, il est très important que les ruptures de ton, si importantes chez Bartók (un compositeur véritablement mathématicien) viennent là où elles sont indiquées et pas, au petit bonheur la chance, quasi systématiquement quelques mesures avant. Je passe sur le cor entrant une mesure trop tôt dans le 5e mouvement, mais beaucoup moins sur ces retours théoriques sur la pulsation de base, « a tempo », qui se fatiguent de plus en plus. Ça, les vrais mélomanes new-yorkais vont l’entendre : « sloppy » est le bon qualificatif dans leur vocabulaire.

Que va aller leur prouver mercredi, à New York, cet OSM qui jadis allait y éblouir avec de grands classiques français et russes mitonnés aux petits oignons ? Après la« success-story »de la tournée 2016, voilà un bien grand risque. Reste à mobiliser toute la fierté possible et l’énergie du désespoir. Cela vaut toujours mieux que de se cacher derrière un soliste de prestige : c’est en général ce que font les orchestres de catégorie « C » ou « D ». J’espère que nous n’en sommes pas là.

Vengerov joue le Concerto de Brahms

Moussa : A Globe Itself Infolding. Bartók : Concerto pour orchestre. Brahms : Concerto pour violon. Maxim Vengerov (violon), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, mardi 17 octobre.

2 commentaires
  • Richard Cloutier - Abonné 18 octobre 2017 10 h 13

    Barre Toc

    Je ne connaissais pas beaucoup l'oeuvre de Bartok, son audition hier me laissait perplexe, je l'écoute ce matin, version Dutoit, et quelle différence, tout s'aligne. Vous avez raison, il y a risque que l'OSM se ridiculise. J'ai aimé l'interprétation plus raffinée de l'oeuvre de Moussa et Vengerov et l'OSM dans le Brahms ont été à la hauteur de mes attentes. Le Thais de Massenet semble une valeur sûre entre Vengerov et l'OSM...

  • Christophe Huss - Abonné 18 octobre 2017 14 h 34

    Creuser l'interprétation musicale

    Cher lecteur,

    Je ne peux que vous féliciter de chercher à approfondir votre culture et sensibilité musicale en prolongeant votre expérience musicale du concert par l'écoute d'enregistrements.

    Cela permet aussi de mieux percevoir ce que j'ai pu exprimer dans le texte.
    À ce titre, puis-je me permettre de vous suggérer d'aller plus loin aussi dans le concerto de Brahms en visionnant ce concert disponible sur YouTube ?
    Il met en vedette celui qui est assurément l'un des trois plus grands violonistes du monde, Frank Peter Zimmermann qu'on n'a pas vu à Montréal (du moins depuis 15 ans). Comme votre mémoire est encore fraîche vous allez saisir de subtiles mais essentielles différences stylistiques. Bonne écoute.
    https://www.youtube.com/watch?v=KXdGk-at29w

    Une interprétation de Zimmermann existe en disque et a été commentée ici en avril 2017
    http://www.ledevoir.com/culture/musique/496905/joh


    Christophe Huss