La tournée Us + Them au Centre Bell: Roger Waters dans la zone de confort

Roger Waters marque des points d’entrée de jeu: une fin du monde sur grand écran à très haute résolution, ça saisit.
Photo: Patrick Beaudry SNAPePHOTO Roger Waters marque des points d’entrée de jeu: une fin du monde sur grand écran à très haute résolution, ça saisit.

« Vous savez, je crois bien que personne n’est venu d’aussi loin que moi pour le voir », finit par me dire le monsieur tout mince, barbe blanche impeccablement taillée, qui lit par-dessus mon épaule la liste pressentie des morceaux, à l’entrée de la section 121. « Je suis luxembourgeois. » J’aurais dit belge, rapport à l’accent. J’ai sûrement la mine ébahie : l’explication suit. « Je voulais être certain de ne pas le manquer. On ne sait jamais, c’est peut-être la dernière fois… »

J’ai des amis qui vont voir les Stones à Paris. Il y en a même un qui s’est rendu en Australie pour Springsteen. Pourquoi pas un Luxembourgeois au Centre Bell ce lundi, pour le premier des trois soirs de la tournée Us + Them de Roger Waters ? Pas de quoi s’étonner. À 250 $ le billet, à une époque où les artefacts des vedettes de rock font florès dans les ventes aux enchères publiques, c’est normal : question d’âge et de pouvoir d’achat.

Encore faut-il que la vedette de rock en donne pour l’argent du client. Et que la vedette de rock semble contente d’être là. On n’est plus au temps où le public dégoûte la vedette de rock au point qu’elle lui crache au visage (faut-il rappeler la fameuse fois, au Stade olympique en 1977 ?). Le fait est que Roger Waters marque des points d’entrée de jeu : une fin du monde sur grand écran à très haute résolution, ça saisit. Et puis apparaît la Lune, signal du début de l’album que l’on sait : The Dark Side of the Moon. « I’ve been mad for fucking years », dit la même voix que sur l’album. Et c’est parti comme sur l’album. Et le Centre Bell est instantanément content. La version ressemble à s’y méprendre à l’originale, considérant qu’il n’y a que le bassiste auteur-compositeur d’origine sur scène, et qu’il ne chante même pas au début de l’album. Force est de constater que son groupe d’accompagnateurs, instrumentistes et choristes, connaît parfaitement son Pink Floyd, au moins autant que les meilleurs groupes hommage : l’illusion est savamment entretenue.

Quand arrive le riff de basse de One of These Days (de l’album Meddle), on se dit : ça, c’est Roger Waters. Le plus fameux manieur de médiator de basse de l’histoire du rock, mazette ! Time n’est pas moins parfaitement rendue. Et le film d’animation projeté pas moins fascinant. Et l’extraordinaire solo de guitare de David Gilmour dûment joué par un type qui a vraiment bien appris sa suite de notes (iI n’a pas la fluidité du maître pinkfloydien, mais bon, je chipote, les gens sont heureux). Pour The Great Gig in the Sky, ni Waters présent ni Gilmour absent ne sont concernés : les choristes font l’affaire.

Bienvenue la machine

Et puis on passe à la part du répertoire de Pink Floyd la plus Roger Waters : bonne chose, ça coupe court aux comparaisons inutiles. Welcome to the Machine, c’est tellement lui. La sonorisation est ici particulièrement efficace : les effets sortent de partout dans le Centre Bell. Sacrée machine, en effet. Ça nous mène tout naturellement aux nouvelles chansons : du Waters solo par Waters, ça n’appartient qu’à lui. Et pourtant, c’est fou à quel point ça sonne Pink Floyd, ces Déjà Vu, The Last Refugee, Picture That. On ne s’échappe pas, faut croire. Ou alors on fait exprès. Je vous laisse juge. Moi, je les trouve très bien, ces nouvelles chansons, issues de l’album Is This the Life We Really Want ? Presque tendres, les deux premières. C’est le Roger Waters moins acerbe des dernières années, qui préfère montrer la beauté du monde plutôt qu’en dénoncer ad nauseam l’inhumanité. Mais Roger est Roger : la troisième, Picture That, est celle des horreurs récentes, avec images de Donald Trump, de réfugiés de guerre, et ainsi de suite.

Les accords acoustiques de Wish You Were Here sont accueillis triomphalement. Là, je dis non, quand même : c’est presque du Gilmour solo, cette chanson. Me revient cette expression pour décrire le moment : un couteau sans lame auquel il manque le manche. Heureusement que The Wall s’érige : c’est le grand oeuvre de Waters avec Pink Floyd. La foule exulte : oui, c’est Another Brick in the Wall. Version en béton armé. Roger en voix. Sur la scène, des enfants avec des cagoules : image de condamnés attendant la décapitation. Mais les enfants enlèvent les cagoules et chantent : « Hey ! Teacher ! Leave us kids alone ! » Et les enfants (montréalais, souligne Waters) dansent pendant la reproduction note pour note du solo de guitare de Gilmour. Un mot remplit l’écran : « Resist ». C’est la pause.

Ça turbine à l’usine

Ça repart avec des pièces de l’album Animals. Dogs d’abord, et puis Pigs. Avec l’usine de la pochette du vinyle, cheminées fumantes incluses, immense décor à la grandeur de la patinoire. Les murs de briques deviennent écrans : les gens attendaient ce déploiement, ça fait partie du contrat non écrit. Il faut pouvoir dire : j’étais là, la fois de l’usine et des cheminées. Comme on disait en 1977 : la fois du cochon qui vole. Ah ! Tiens, justement un cochon qui vole, au-dessus de l’usine. Ah ! Tiens, les musiciens ont des têtes de cochon. Concept. Ce spectacle, comprend-on, c’est un peu tous les spectacles du Floyd à la fois. Avec un peu de mise à jour : pour illustrer Pigs, on obtient Trump en plusieurs exemplaires. Oui, avec un corps porcin. Oui, en bébé dans les bras de Poutine. Trump tourné en ridicule ? Tout un coup de théâtre. Être Trump, je serais content, c’est la vraie gloire, vedette chez le vrai de vrai bassiste de Pink Floyd : revoilà le cochon qui vole, à l’enseigne du président américain. « Ah ha ! Charade you are ! » Rafale de tweets de Trump.

Et c’est Money. Bon lien, la chanson n’a jamais été à ce point d’actualité. Waters en profite pour revenir à The Dark Side of the Moon, la face B, de Money à Eclipse. Et Gilmour me manque à nouveau, je l’avais un peu oublié pendant la séance de Guignol. C’est peu de dire que dans le solo de guitare de Money, on y perd. Oui, version à l’identique, mais il y a des limites à l’imitation. C’est également peu de dire que tous ces spectateurs n’ont rien à cirer de mes velléités puristes et savourent chaque instant. Jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à Comfortably Numb. C’était le but visé, c’est le but atteint : de Roger Waters et son Pink Floyd revisité, on a tout eu, sans jamais sortir de la zone de confort.

2 commentaires
  • Jean Roy - Abonné 17 octobre 2017 10 h 33

    Waters a le droit, lui aussi...

    M. Cormier, je trouve que vous chipotez un brin! D’accord, Waters n’a pas toujours été gentil... D’accord, Gilmour est le créateur de la guitare planante pinkfloydienne... Et probablement d’accord avec vous, les claviers de Wright formaient la deuxième part d’un son immédiatement reconnaissable... Mais il se trouve que le groupe n’existe plus et que Waters était l’auteur de tous les textes, l’un des principaux compositeurs et, vers la fin, le leader imposé du groupe.

    Il a donc le droit de jouer le répertoire! Et oui, le spectacle que j’ai vu à Québec était impeccable! Waters est peut-être juste un peu poseur, mais il n’a rien perdu de son intensité sur scène, sa voix et son jeu sont parfaits, il laisse de la place à ses musiciens et livre encore ses messages comme il l’entend, même si ce n’est toujours subtil... En tout cas, je l’ai trouvé pas mal moins pépère que les derniers Pink Floyd.

    J’ai rêvé durant vingt ans d’une réunion des Beatles... Ça ne m’a pas empêché de connaître un grand plaisir de voir et entendre Paul, même si je lui en ai voulu longtemps!

    • Jean Roy - Abonné 17 octobre 2017 11 h 54

      Petit correctif: je n'ai pu rêver qu'une dizaine d'années à la réunion des Fab Four... On m'a réveillé le 8 décembre 1980.