La boussole musicale des Barr Brothers

C’est notamment l’amour des musiques d’Afrique qui a soudé les frères Barr (notre photo) et la harpiste Sarah Pagé.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir C’est notamment l’amour des musiques d’Afrique qui a soudé les frères Barr (notre photo) et la harpiste Sarah Pagé.

Queen of the Breakers, troisième album des Barr Brothers, n’est pas un disque nostalgique, insiste Brad Barr avec cette manière douce et réfléchie qu’il a d’insister — il argumente comme il chante, Brad. Avec délicatesse. « Les souvenirs des albums qui ont marqué notre adolescence, à Andrew et moi, m’ont servi d’outils pour écrire les chansons. Je me sentais un peu coincé dans ma situation de nouveau papa : comment retrouver l’intérêt de composer à nouveau » avec un bébé dans les bras ? La solution : en se replongeant dans les chansons qui ont fait ce qu’ils sont, Brad, Andrew, Sarah Pagé, les Barr Brothers. Queens of the Breakers, c’est la boussole musicale du trio, qui pointe dans la direction à prendre.

« Une des meilleures manières de me réconcilier avec mon métier fut de revenir en arrière pour apprécier à nouveau la musique de ma jeunesse, poursuit Brad. C’était comme reprendre un chemin pour m’intéresser à nouveau à ce que j’avais à dire en chanson. […] Reconnaître ce qui nous a formés, musicalement, comprendre, chanter à propos de nos influences. Et en même temps reconnaître comment les collègues musiciens t’influencent aussi. »

Les albums marquants des frères Barr, tous deux pères de jeunes enfants ? Chose certaine, Sticky Fingers des Rolling Stones, ça s’entend dans les moments plus rock de Queens of the Breakers. « J’aime bien la référence avec Sticky Fingers, reconnaît Brad. Ça, puis le troisième album de Led Zeppelin. Et Wish You Were Here de Pink Floyd. Ce sont des influences pour moi, pour tout le groupe aussi, même de manière subconsciente. Parce que ce sont des albums qui vont dans toutes sortes de directions musicales », à l’image de ce troisième album.

« L’autre jour, enchaîne Andrew, j’écoutais On the Beach [1974] de Neil Young, et ça m’a titillé : peut-être qu’on s’en va justement trop dans toutes sortes de directions ? Un disque comme ça, tu l’écoutes et on croirait entendre une seule chanson, quelque chose qui coule, une unité dans le ton. Or, la vérité, c’est que pas mal de disques avec lesquels on a grandi, comme le Led Zeppelin III, modulent beaucoup — ça passe de la ballade la plus douce au rock qui martèle. Et pour moi, ça a toujours eu du sens. »

Direction rock

Sur le précédent album, Sleeping Operator (2014), avec lequel les Barr Brothers ont tourné pendant plus de deux ans sans arrêt, « on prenait des virages stylistiques assez serrés, estime Brad. Ici, on y est allé plus impulsivement dans la direction du rock avec lequel on a grandi. Ça sonne parfois plus fort, plus incarné, peut-être même que ça tranche avec le côté calme auquel on nous associe généralement ? »

Queens of the Breakers s’ouvre sur Defibrillation et Look Before it Changes, deux chansons folk aux motifs rythmiques sophistiqués que n’aurait pas renié Sufjan Stevens, tiens. Puis arrive la superbe Song That I Heard, qui s’écoute comme un hommage à Simon Garfunkel. Une chanson que le groupe joue en concert depuis quelques années déjà. « Je suis fier de celle-là, abonde Brad. Les harmonies vocales, le texte, elle paraîtrait bien à côté des chansons de Paul Simon. »

Ça saute aux oreilles, il y a du Tom Petty aussi sur ce disque, dans la chanson titre, notamment. L’évocation du regretté rockeur américain fait soupirer les frères. Andrew : « Je te jure, son influence est partout dans notre musique. Sur la chanson Hideous Glorius, on fait référence à lui. » Brad enchaîne : « Si t’avais vu nos démos, on avait nommé les fichiers : “Petty”, “Petty 2”, “Petty 2 avec le couplet”… C’est sa manière si naturelle de trouver quelque chose qui fait du bien à jouer, comme plaquer un accord à la guitare, tout simplement. Ce serait un euphémisme de dire que nous sommes tristes. J’espérais encore avoir la chance un jour de lui serrer la main. »

La surprise de l’album survient en plein coeur et porte le titre Kompromat. Une chanson planante à laquelle collabore le Burkinabé Mamadou Koita, qui joue du n’goni, cette sorte de luth typique des musiques d’Afrique de l’Ouest. Ça lui donne un petit côté blues malien, et nous aurions pu nous attendre à reconnaître davantage de cette influence sur l’album puisque le groupe a invité des musiciens africains à monter un concert avec eux l’été dernier.

« Le spectacle au Festival d’été de Québec en juillet dernier est le meilleur que les Barr Brothers ont donné à ce jour » grâce à la collaboration avec Koita et avec le joueur de kora sénégalais Sadio Sissoko. « Des musiciens de ce calibre, pas besoin de répéter longtemps… Tu leur donnes la tonalité de la chanson, et ça décolle tout seul. Au moment de monter ce concert, notre album était déjà terminé ; c’est sûr qu’on va explorer ces musiques d’Afrique de l’Ouest, et aussi du Maroc, sur notre prochain album. »

L’Afrique dénominateur commun

Comme Tom Petty et le troisième de Led Zep, la musique de ces régions africaines fait partie du code génétique du groupe. Le premier professeur de musique d’Andrew était Malien, abonde le batteur : « Quand nous étions jeunes au Rhode Island, un groupe de Maliens était venu s’installer à Providence. Notre père est dentiste, et il avait échangé des soins contre des leçons de batterie. Puis, à 19 ans, j’ai accompagné mon prof au Mali pour suivre encore plus de leçons. Cette musique nous accompagne depuis longtemps. »

 

Soit dit en passant, c’est aussi l’amour de cette musique qui a soudé le trio, complété par la harpiste Sarah Pagé. « Les musiques d’Afrique sont en quelque sorte notre dénominateur commun, elles nous permettent de créer en improvisant, explique Brad. Sarah aussi aime ça — elle prend même des leçons de kora ! »

« Sur ce nouvel album, Sarah a développé un son plus expansif, insiste Brad. Lorsqu’on est arrivés au studio, quelque part dans la forêt, avec un lac devant, Sarah a d’abord branché sa harpe dans un ampli Leslie, avec plein de pédales d’effet, et elle a joué avec le son pendant une heure. Auparavant, on n’entendait que de petites notes de sa harpe dans nos chansons ; aujourd’hui, le son est énorme, enveloppant, comme un bourdon qui fait : wwooonnn… Les gens ne reconnaîtront même plus que c’est de la harpe sur certaines chansons. Sarah a changé le son du groupe, donné une forme à l’album. Musicalement, ça nous a ouverts à de nouvelles possibilités. »

D’ici au concert que le trio donnera au Mtelus le 24 novembre prochain, The Barr Brothers assurera la première partie des concerts européens du groupe The War on Drugs cet automne.

Queens of the Breakers

The Barr Brothers, Secret City Records. Sortie le 13 octobre.