Les brigands, le yiddish et le faux orchestre de village joués par Socalled

Avant d’écrire «Tales from Odessa», Socalled est allé à Odessa une semaine, à marcher, «pour avoir le feel», explique le musicien.
Photo: Peter Hönnemann Avant d’écrire «Tales from Odessa», Socalled est allé à Odessa une semaine, à marcher, «pour avoir le feel», explique le musicien.

Socalled lance Tales from Odessa, la trame sonore de la comédie musicale qu’il avait créée en 2013. Inspirée des Récits d’Odessa de l’écrivain Isaak Babel, l’oeuvre plonge dans le monde interlope et obscur des juifs ashkénazes de l’entre-deux-guerres et fait découvrir la richesse de la vie au quotidien. La musique est vibrante, éclatante : une vraie comédie musicale dans l’esprit de Broadway avec son théâtre-musique, mais en rappelant la vie d’Odessa il y a un siècle.

« L’orchestre est un faux orchestre de l’Europe de l’Est parce que tout le monde est de Montréal, mais tout le monde est de l’Europe de l’Est », rappelle Socalled, qui comme toujours aime mélanger les cartes et s’en amuser. « C’est un simulacre. Ils jouent ma nouvelle musique qui sort de ce faux orchestre de village. Il a fallu négocier avec les musiciens. Ils sont de véritables musiciens traditionnels qui jouent ici une sorte de fausse musique traditionnelle, mais c’est du Broadway. Ils sont impliqués dans l’action, font partie du village, font partie d’Odessa et jouent très bien. »

Et comment ! Socalled en a recruté des vrais. Sergiu Popa, un véritable virtuose de l’accordéon des Roms ; Nicolae Margineaunu, son alter ego au cymbalum roumain ; Vassil Markov et Dave Gossage, deux légendes des flûtes du monde à Montréal ; sans compter Pemi et Ruben, qui apportent une formation classique à l’ensemble, et le batteur de jazz Mark « Bucky » Wheaton. En plus du brillant clarinettiste new-yorkais Michael Winograd qui assume la direction musicale et les chanteurs du Dora Wasserman Montreal Yiddish Theatre, pour ne nommer que ceux-là. Ne cherchez pas Socalled, il a composé paroles et musique, mais ne joue pas sur le disque.

À la suite de la présentation de Tales from Odessa au Centre Segal en 2013, Socalled a immédiatement invité tous les artistes de la production en studio, puis ce ne fut plus sa priorité du moment. Il a par la suite fait le mixage de l’oeuvre avant de la présenter à Dare to Care, qui l’a acceptée, même si le caractère commercial est moins accentué que dans les disques plus pop de l’artiste. Tout est en yiddish puisque, pendant la prestation de The Season, la comédie musicale qui a précédé Tales from Odessa, Paul Flicker, le directeur artistique du Centre Segal, avait demandé à Socalled une oeuvre dans cette langue pratiquement perdue.

« Tu ne peux pas prendre n’importe quoi et le présenter en yiddish, le rendre inintelligible, juste pour le présenter au théâtre yiddish. Je voulais que la connexion avec le yiddish soit plus forte. Ces histoires de Babel furent écrites à partir du monde yiddish. Ça avait du sens », fait valoir Socalled.

Hors du temps

Dans un fascinant jeu de langues, les Récits d’Odessa furent écrits en russe, Socalled en a lu la traduction anglaise, a mis ces mots dans la comédie musicale, les a fait traduire en yiddish par Miriam Hoffman. « Peu de gens parlent la langue, alors pourquoi s’en soucier ? se demande Socalled. C’est passé à travers trois langues pour en arriver là et l’oeuvre fut présentée avec des sous-titres anglais et français. »

Il rigole avec un fond de gravité dans la voix. Une partie de ses racines est ukrainienne, son grand-père était du pays que sa famille a probablement quitté par Odessa, l’importante ville portuaire à la base de la comédie musicale. « Dans Tales from Odessa, il y a le récit de Benya Krik, alias “Le King”, un genre de figure à la Robin des Bois, raconte Socalled. Il vole les riches pour donner aux pauvres. Il a une sorte de moralité. Et son histoire est pleine de vie, tragicomique. Un autre angle est la vie des juifs avant l’Holocauste dans ce monde perdu : tu vois la vie au quotidien, les gens avec des poulets dans les ghettos, aussi les pogroms avant la Première Guerre mondiale, quand les juifs ont commencé à venir ici. » Les pogroms étaient ces actions de masse violentes contre les juifs.

Et la musique ? C’est du classique avec des coups de batterie, du Broadway au village, les périodes qui se confondent, un choeur choisi par Audrey Finkelstein et Nick Bergess qui parle-chante, des inflexions juives sur des cadences fortes, une chanson klezmer, une musique funéraire qui se fond dans le hip-hop, des instruments traditionnels qui trouvent leurs places hors du temps, un violon qui devient larmoyant, un orchestre qui s’anime parfois là-dedans, de la spontanéité malgré tout dans cette musique très orchestrée. Et quelques éléments plus pop à la Socalled le métisseur.

« Avant d’écrire la Tales from Odessa, je suis allé à Odessa une semaine, à marcher, pour avoir le feel. La mélodie de Moldavanka m’est venue de ça. C’est donc attaché à une place et à un moment. » Comme l’ensemble du disque de ce faux orchestre qui joue dans la vraie vie.
 

 

Tales from Odessa

Socalled, Dare to Care