Sur «Bonsoir shérif», Keith Kouna montre un monde tout sauf rose

Le chanteur à la voix tantôt nasillarde tantôt sombre estime que son disque est un peu dans le ton de l’ambiance politique et sociale des dernières années.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le chanteur à la voix tantôt nasillarde tantôt sombre estime que son disque est un peu dans le ton de l’ambiance politique et sociale des dernières années.

« Salut à toi, Keith Kouna », qu’on a envie de lui lancer au bout du fil. Comme dans la chanson des vieux punks français de Bérurier noir, devenue un hymne fébrile des marginaux en colère de ce monde. C’est qu’après la résurrection de son groupe Les Goules, Kouna revient à son projet solo avec Bonsoir shérif, un album rock rempli de martèlements et de listes, qui prennent la forme d’autant de miroirs sur un monde noir comme la nuit et les horreurs.

En colère, Keith Kouna ? « C’est normal, trouve-t-il. En fait, ce n’est pas normal qu’on ne la ressente pas plus. » Le chanteur à la voix tantôt nasillarde tantôt sombre estime que son disque est un peu dans le ton de l’ambiance politique et sociale des dernières années. L’écriture des chansons a débuté dans la période des élections américaines et de la présidentielle française, souligne-t-il, mentionnant que les derniers mois ont aussi vu se dérouler toutes sortes d’attentats, de fusillades, de tensions raciales et religieuses.

« Et je suis pas mal intoxiqué à Facebook, et aux commentaires [sous les articles] du Journal de Montréal ! Ça me met en criss, mais de temps en temps j’y vais, j’ai besoin de constater que sérieusement, ces gens existent », dit-il avant d’éclater de son rire sonore.

Sur Bonsoir shérif, Keith Kouna plonge donc sa plume acérée dans toutes sortes de plaies ouvertes. Par exemple sur Shérif, référence à l’autorité, à la police. « Mon père est barreaux / Ma mère est cachot / Mon père est tuerie / Ma mère est boucherie / Mes vieux sont tarés / Et moi j’vais pas voter. »

Sur Vaches, il présente « une espèce de foire agricole » et « tous ses personnages. » Regard sur le texte : « Voilà les charognes / Et les mouches à merde / Voilà les hordes de chacals / Et les hyènes / Voilà les rangs d’asticots / En manque d’amour / Voilà les svastikas / Et les vautours. »

Bonsoir shérif, « ça allait aussi avec mon désir de pas faire de tounes d’amour. Il y en a en masse, le monde fait de la pop, des chansons d’amour, c’est soporifique, dit Kouna. Ce qui ne veut pas dire que je n’en ferais plus, je suis capable de faire des ben belles tounes d’amour, mais je ne suis pas là-dedans. »

L’énergie au rendez-vous

Quelque part, ses derniers mois avec son groupe Les Goules ont « déteint un peu » sur lui. « Tout s’entrecolore. Bonsoir shérif,c’est un peu dans la poussée d’énergie qu’avait Coma [le dernier disque de la formation]. J’avais le goût de faire un album qui n’était pas nécessairement porté vers l’intérieur, mais vers l’extérieur. Mais sans le déconnage des Goules, sans les personnages. »

Les nouvelles chansons de celui qui a adapté en 2013 Le voyage d’hiver de Schubert ont été faites davantage en collégialité avec ses musiciens, et aussi avec Frédéric Desroches, un ami musicien avec qui il développe en parallèle un autre projet.

« On s’est fait pas mal de petits jams de balcon à deux, et il y a des tounes qui sont nées de ça, dit Kouna. Les tounes plus carrées, agressives, c’est souvent les miennes, les plus “mollo”, comme Congo, c’est pas mal Fred qui a sorti la base musicale. Mais Pays par exemple, ça vient de tout le groupe, on l’a composé en France où on était en tournée avant d’entrer en studio. »

Sueur

La France justement, on la sent en filigrane de certains titres, ne serait-ce que par les références musicales, ou alors au détour de certaines phrases — « Poupée Marine », ou « la team ». Keith Kouna y est allé plusieurs fois au cours des dernières années, s’y étant même installé quelques mois pour écrire. « Mais c’est venu tout seul, j’avais pas ça en tête, je l’ai pas fait en fonction de ça. Mais oui, Bonsoir shérif peut renforcer le pont que j’ai fait avec la France. » Là-bas, où les scènes musicales sont plus compartimentées, il a un peu le cul entre deux chaises, entre la chanson et le rock. « J’aime bien la chanson, le piano-voix, mais là je suis dans un beat de band, de décibels, de sueur et de criage ! »

Kouna pourra crier à sa guise cette année sur différentes scènes, à commencer par celle du Club Soda le 2 novembre dans le cadre de Coup de coeur francophone, et celle de l’Impérial à Québec deux jours plus tard. Le chanteur croit d’ailleurs que son nouveau-né fera un bon spectacle, mordant et dynamique. « Ça va brasser pas mal. C’est toujours intéressant de réaliser qu’au fur et à mesure que tu vois l’album se construire, tu te dis : “J’ai hâte qu’on joue ça en show !” » À vous d’aller lui dire « Salut à toi ».

Bonsoir shérif

Keith Kouna, Duprince. Sortie le vendredi 6 octobre.