Le plaisir partagé entre Lemieux, Spinosi et Les Violons

Spinosi va loin: il réinvente la musique en la théâtralisant, marque des temps d’arrêt, trouve des nuances et des couleurs dans tous les recoins.
Photo: Marc Giguère Spinosi va loin: il réinvente la musique en la théâtralisant, marque des temps d’arrêt, trouve des nuances et des couleurs dans tous les recoins.

Il y a les grands concerts — et nous en avons déjà eu quatre en moins d’un mois — et il y a ces moments indéfinissables que l’on sait non reproductibles. Sortir et couvrir pour vous près de 200 concerts par an et, soudain, tomber sur les 10 ou 11 minutes de l’ouverture de La Cenerentola par Les Violons du Roy et Jean-Christophe Spinosi, c’est comme se sentir remboursé pour toutes les banalités, toutes les toux, toutes les distributions foireuses d’une année.

Ce qui est formidable, à la fois avec Jean-Christophe Spinosi et avec Marie-Nicole Lemieux, c’est qu’il n’y a pas queLa Cenerentola dans un concert qui devient une sorte de fête allant crescendo. Une fête décomplexée. Sur le dernier bis, La Danza, le chef finit en bas du podium, dansant une farandole avec la chanteuse. Et tout cela est presque spontané !

Spinosi-Les Violons, ça marche particulièrement bien, les Violons du Roy étant une entité qui peut se prendre en main à chaque fraction de seconde. On a donc l’impression, vu de la salle, que le concert a deux chefs, Jean-Christophe Spinosi et Pascale Giguère, et que tous les musiciens comptent aveuglément sur ce couple-là. La violoniste « tient » tellement la troupe que le ludion de la direction peut tout se permettre, tout sculpter.

Alors oui, Spinosi va loin : il réinvente la musique en la théâtralisant, marque des temps d’arrêt, trouve des nuances et des couleurs dans tous les recoins. Mais il nous ouvre les oreilles (y compris, hélas, à une sorte de party géant à la Place des Arts dont le boum-boum trouve encore à s’infiltrer sur le côté gauche de cette salle super insonorisée) à l’invention et à la vie. Il actualise ainsi Haydn en réincarnant son légendaire humour facétieux, et transforme le Finale de L’Ours en symphonie La Surprise-bis. Le public s’est laissé prendre en applaudissant au mauvais endroit dans l’hilarité générale.

Marie-Nicole Lemieux a rejoint son vieux complice avec un plaisir non dissimulé dans un répertoire rossinien très rodé qu’elle affectionne, la voix s’ouvrant de plus en plus au fil du concert, jusqu’à un premier rappel (air de Tancrède) absolument glorieux. Je ne la vois pas tout à fait en Chérubin post-pubère des Noces de Figaro, mais visiblement les deux airs lui plaisent beaucoup.

Ce tandem méritait une Maison symphonique pleine à craquer, ce qui ne fut pas le cas. Qui a encore besoin d’un dessin pour comprendre que Les Violons du Roy ont, dans l’univers des orchestres de chambre internationaux, un statut singulier, supérieur à celui de l’OSM dans le club des orchestres symphoniques de la planète ? Donc lorsqu’un tel ensemble investit la Maison symphonique en invitant notre trésor vocal national et un chef qui apporte une proposition musicale singulière et unique, nous reste-t-il encore un zeste de fierté pour en être nous-mêmes dignes ?

Lemieux et Spinosi

Rossini : Ouvertures de L’Italienne à Alger, La Cenerentola, Le Barbier de Séville. Airs « Cruda sorte » et « Per lui che adoro » de L’Italienne à Alger, « “Quel dirmi, oh Dio !” de La pietra del paragone », « Una voce poco fa » du Barbier de Séville. Mozart : Airs de Cherubino des Noces de Figaro. Haydn : Finale de la Symphonie n° 82, « L’Ours ». Marie-Nicole Lemieux (mezzo-soprano), Les Violons du Roy, Jean-Christophe Spinosi. Maison symphonique de Montréal, samedi 30 septembre 2017.

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