Christina Pluhar, baroque tous risques

Christina Pluhar et son ensemble L'Arpeggiata présenteront à Montréal un programme imprégné de musiques traditionnelles du Portugal, de Catalogne, d’Espagne, d’Italie et de Grèce.
Photo: Michael Uneffer Christina Pluhar et son ensemble L'Arpeggiata présenteront à Montréal un programme imprégné de musiques traditionnelles du Portugal, de Catalogne, d’Espagne, d’Italie et de Grèce.

Pro Musica sort de ses sentiers battus en faisant venir pour la première fois au Canada Christina Pluhar et son ensembleL’Arpeggiata. Deux concerts différents sont au programme à l’église Saint-Pierre-Apôtre, mardi et mercredi. Les admirateurs de Jordi Savall, en nombre à Montréal, devraient jeter une oreille à ce que font Christina Pluhar et son ensemble. La visite est rare, et donc précieuse.

Aujourd’hui, et notamment dans son récent CD Händel Goes Wild, Pluhar amène le métissage vers des rivages de plus en plus osés : un jazz-world. Elle refuse toutefois de « morceler stylistiquement le “baroque mélangé” » entre baroque et musiques traditionnelles et baroque et jazz. « Pour moi, la musique, c’est la musique, confie-t-elle au Devoir. Nous la faisons avec la même passion et la même exigence dans tous les domaines. »

L’artiste se réjouit que ses projets « touchent un public plus large et plus jeune car ils sortent des habitudes »,et ne pense pas que ses admirateurs plus classiques se détournent d’elle en raison de ces chemins de traverse.

Abolir les frontières

La plus fulgurante apparition discographique du début des années 2000, celle de L’Arpeggiata et de sa directrice Christina Pluhar, est concomitante avec le lancement et l’essor de l’étiquette Alpha.

Le CD magique, bombe discographique de la première décennie de notre siècle dans le marché classique, qui a assuré la renommée universelle de Pluhar et de son ensemble, est La Tarantella. Enregistré en décembre 2001 par un preneur de son exceptionnel, Hugues Deschaux, La Tarantella c’était l’acmé de la collaboration entre le chanteur Marco Beasley et Christina Pluhar. Des prix internationaux ont salué ce miracle.

Il s’agissait alors du troisième CD de L’Arpeggiata pour Alpha, qui avait enregistré un programme consacré à Giovanni Girolamo Kapsberger dès 2000, sa première année d’existence. Marco Beasley était entré dans le portrait comme une tornade dans le second projet, Homo fugit velut umbra de Stefano Landi.

Ce que le disque Tarantella réussissait parfaitement, c’était l’imbrication de la musique baroque et du répertoire traditionnel. Les frontières étaient abolies. Qu’est-ce qui était « savant », qu’est ce qui était « populaire » dans ce miraculeux cocktail ? La réussite donna l’idée à Christina Pluhar de pousser le bouchon un peu plus loin dans All’ Improviso (2003-2004), ce qui ne l’empêcha pas de revenir six mois après, le plus sérieusement du monde, à un chef-d’oeuvre de la musique ancienne : la Rappresentatione di Anima, et di Corpo d’Emilio de’ Cavalieri.

Ainsi s’acheva la saga discographique chez Alpha, qui se poursuit depuis chez Virgin, aujourd’hui Erato. Ces quatre premières années dessinèrent cependant les deux voies musicales de L’Arpeggiata : « Le baroque pur et dur et le baroque mélangé », comme les définit Christina Pluhar, interrogée par Le Devoir.

Bach intouchable

Le côté expérimental et éparpillé de la nouveauté Händel Goes Wild convainc nettement moins que le Music for a While de Purcell, dont l’audace nous avait fascinés. La différence entre le disque Purcell et le disque Haendel, dans les mots de Christina Pluhar, est que « chez Purcell, nous improvisons sur les basses obstinées alors que chez Haendel, nous intervenons dans les airs da capo. En musique baroque, il est demandé aux chanteurs d’improviser pour les da capo et d’être inventifs ! »

À propos de la conception de ces projets hardis, Christina Pluhar nous dit : « Lorsque j’entends des pièces baroques, j’entends s’il y a une ouverture. Il n’y a pas de recette de cuisine. » Une adaptation se fait « au cas par cas » et, selon elle, « avec la plus grande prudence » avec les musiciens qu’elle a choisis.

Alors, qui sera l’heureux élu pour Bach ? « Avec Bach, ce n’est pas possible du tout car la base de notre travail, c’est l’improvisation. Or Bach est extrêmement construit, écrit, pensé, et ne laisse pas de place à l’improvisation. »

Ce ne sont pas ces projets emblématiques et provocateurs que Christina Pluhar mènera à Montréal et, dans la foulée, à Carnegie Hall, mais Mediterraneo, programme imprégné de musiques traditionnelles du Portugal, de Catalogne, d’Espagne, d’Italie et de Grèce, paru en CD en 2013, et La lyra d’Orfeo, soirée consacrée au compositeur romain du XVIIe siècle Luigi Rossi. « Les deux concerts montreront les facettes de notre travail : un programme ouvert et libre et une incursion dans le domaine de la musique italienne, notre spécialité. »

 


Mediterraneo ne reprendra pas exactement le plan du disque de 2013 : « C’est à peu près le même projet, mais nous ne venons pas avec tous les chanteurs et l’effectif est plus petit. Le programme variera donc un peu. » Cette évolution est d’ailleurs le lot naturel de tous les projets.« Je prends beaucoup de temps pour mûrir chacun d’eux. Chaque projet est un long chemin, avec des recherches à partir d’une idée. Puis viennent l’enregistrement et les tournées. Le disque est une photographie. Après, il reste une vie au cours de laquelle les projets changent et mûrissent. »


Pluhar et L’Arpeggiata en trois temps

L’Arpeggiata en concert à Montréal. Le 3 octobre, Mediterraneo. Le 4 octobre, La lyra d’Orfeo. À l’église Saint-Pierre-Apôtre, à 20 h.

CD Recommandés The Complete Alpha Recordings. 6 CD Alpha 818.

Purcell. Music for a While (fusion Purcell et jazz), Erato 463375 0.

Nouveauté : Händel Goes Wild, Erato 0190295811693. Note : ★ 1/2