À l’école du pragmatisme

Christophe Huss Collaboration spéciale
La pièce Méphisto d’Ariane Mnouchkine, Conservatoire d’art dramatique de Québec, février 2017
Photo: Vincent Champoux La pièce Méphisto d’Ariane Mnouchkine, Conservatoire d’art dramatique de Québec, février 2017

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Former des musiciens, des acteurs, des metteurs en scène. Certes. Former des humains, aussi. « Le Conservatoire m’a tout donné ! » clame Lorraine Pintal avec enthousiasme. Elle n’est pas la seule.

Ouvrir l’humain à toutes ses potentialités… Ce discours, on le retrouve à deux voix avec Louise Bouchard, directrice du Conservatoire de musique de Saguenay, et Régis Rousseau, directeur des études du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec : « Si on nous avait dit à l’époque de nos études au Conservatoire au Saguenay, à Louise et à moi : “Tu vas être directeur du Conservatoire”, cela ne nous aurait pas intéressés, mais c’est aujourd’hui notre parcours professionnel. La rigueur de l’étude musicale nous a permis de faire d’autres choses. Je suis musicien et je le serai toujours, mais j’ai développé d’autres habiletés », nous dit Régis Rousseau.

L’épanouissement

Laisser s’exprimer ce qu’il y a en chaque élève est une sorte d’obsession au Conservatoire d’art dramatique de Québec, qui a développé ses spécificités par rapport à celui de Montréal. « Les deux écoles enseignent le jeu, la façon de dire le texte, l’interprétation. À Québec, au début des années 1970, un professeur, Marc Doré, qui arrivait de chez Jacques Lecoq à Paris, a développé une façon d’aborder le jeu en débutant par l’apprentissage de la façon dont le corps fonctionne », nous dit Jacques Leblanc, son directeur.

Photo: Archives de la Société Radio-Canada Ronald Turini, ancien élève du Conservatoire de Montréal, à son récital de début au Carnegie Hall de New York, en janvier 1961

À Québec, où l’on pratique presque exclusivement le théâtre, sont formés des praticiens de la scène. On y trouve aussi une formation en scénographie et une section mise en scène.

À Montréal, nous dit Benoît Dagenais, directeur du conservatoire d’art dramatique, « l’accent, pendant les trois années du cursus, est mis sur l’interprétation, le jeu à la caméra pour le cinéma et la télévision. Les élèves tournent des scènes, comme au cinéma ou à la télévision, mais ils accomplissent aussi le travail de la script ou du script, tiennent le micro et font le cadre afin de comprendre comment cela fonctionne ».

En art dramatique, le filtrage est extrême. Sur 300 postulants à Montréal et 250 à Québec, seuls 12 sont retenus dans chaque ville.

Le rôle des sept Conservatoires de musique est, de ce point de vue, très différent. Outre Montréal et Québec, on trouve des conservatoires à Gatineau, Rimouski, Saguenay, Trois-Rivières et Val-d’Or. Les richesses du Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec sont donc de pouvoir accompagner le parcours des musiciens d’un très jeune âge (école primaire) jusqu’au niveau de 2e cycle universitaire avec un corps professoral de haut niveau. « Les exigences d’engagement des professeurs sont les mêmes à Montréal et à Val-d’Or. Ce sont des pédagogues et des professionnels actifs. C’est important quand on veut préparer de jeunes professionnels. » La largeur de la pyramide des jeunes musiciens que le Conservatoire peut repérer et accompagner naît de l’existence des divers établissements en région. C’est un atout unique, expliquant le terreau fertile de la musique au Québec.

 

La voie de l’innovation

La préparation au métier artistique est ce qui distingue le Conservatoire d’autres filières. Directrice du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal reconnaît la valeur de ce sceau et de cette formation qui s’enrichit de plus en plus : « Nous engageons beaucoup de jeunes comédiens et musiciens. Ce qui a toujours été fort au Conservatoire et ce que j’allais y chercher, c’est la technique de scène, la voix, la diction, l’apprentissage et l’intelligence des textes, la projection, la tenue, la danse classique ou contemporaine, bref un enseignement de base essentiel à la formation de l’acteur. Mais je trouve de plus en plus que les jeunes ont une curiosité qui les amène à être plus à l’aise sur scène, plus libres, et à faire preuve de plus d’audace. Est-ce que les metteurs en scène les poussent autrement ? Est-ce la direction de Benoît Dagenais ou le Conservatoire qui s’adapte au monde actuel ? Tout cela, sans doute. »

Benoît Dagenais, qui ne cesse de vanter le pragmatisme d’une formation qui « contribue à faire des finissants des gens adaptés au milieu dans lequel ils vont évoluer », se réjouit d’une autre mutation : « Des 32 élèves de nos trois niveaux, 9 viennent de la diversité culturelle. C’est le reflet de notre société. Et comme ils arrivent avec leur bagage, leur manière de créer des images, c’est enrichissant, car cela change l’écriture, les mots. Cette nouveauté avec laquelle il faut composer nous enrichitbeaucoup. »

Cet élargissement des perspectives, les formations musicales le créent par les programmes. Il ne s’agit plus de former des musiciens à la tête vide dans un monde où « la compétition est plus grande, car nos musiciens sont en compétition avec le monde », comme le résume Régis Rousseau. « L’exigence et la rigueur sont les leviers avec lesquels nos élèves feront leur place. Mais nos jeunes doivent avoir de plus en plus des connaissances variées, s’ouvrir à d’autres choses, comme l’histoire de la musique. »« Nous les préparons à devenir des entrepreneurs », renchérit Louise Bouchard, car en carrière, « les places sont limitées ».

Pour cela, les programmes s’adaptent de manière permanente, notamment en art dramatique. À Québec, en scénographie, Jacques Leblanc vient de lancer « un cours très technique sur la manière de créer des projections et les surfaces sur lesquelles projeter ». À Montréal, le marché dicte les choix. Alors que le doublage a connu une période difficile, le vent souffle en faveur des séries sur le Web. L’enseignement s’y est donc adapté. « Les étudiants en font dans les ateliers libres. On peut en faire maintenant avec des téléphones intelligents, et nos élèves en sont très friands », nous dit Benoît Dagenais, dont les étudiants bénéficient de contacts avec l’étranger : « Les élèves de 1re année vont à l’Actors Studio à New York pendant une semaine, et ceux de 2e année passent trois semaines l’été dans le sud de la France avec deux professeurs pour présenter une pièce à la Molière, du cabaret de chant, du cabaret de poésie et du théâtre de rue. »

« Quand ils reviennent, ils sont très changés », constate Benoit Dagenais. C’est bien ce que constate Carolanne Foucher, finissante en art dramatique à Québec : « Dans toute ma cohorte, les gens que j’ai rencontrés en première année et les gens que je côtoie actuellement, ce sont de nouvelles personnes. Nous sommes tous des versions améliorées de ce que nous étions. »