Musique classique: Kovacevich et Schiff au panthéon beethovénien

Le pianiste Stephen Kovacevich
Photo: EMI Classics Le pianiste Stephen Kovacevich

Warner Classics réédite dans sa collection de coffrets économiques l’intégrale des sonates de Beethoven gravée entre 1991 et 2003 par Stephen Kovacevich, la plus importante de ces 25 dernières années, une parution qui fait suite à la mise en coffret de l’intégrale du mythique András Schiff, il y a quelques mois par ECM.

En musique classique, il y a les artistes dont on parle et les artistes qui laissent un legs durable. Parfois, ou même souvent, ce ne sont pas les mêmes.

Les premiers ont des agents et des relationnistes efficaces et des relais médiatiques de plus en plus candides, dociles ou cupides. Les seconds ont pour eux leur génie, le labeur à long terme, la confiance et l’estime des vrais mélomanes. Stephen Kovacevich est de ces artistes. Kovacevich est dans le paysage musical depuis cinq décennies. Mais il n’est pas une vedette. Et, pourtant, quel héritage discographique il peut revendiquer…

Un interprète de référence

Sonates de Schubert ? Kovacevich ou Uchida. Concertos de Beethoven ou de Bartók ? Kovacevich ! Il en va de même avec ce miracle de tenue, de concentration et d’intelligence qu’est l’intégrale des 32 Sonates pour piano de Beethoven gravée pour EMI, rééditée aujourd’hui sur étiquette Warner. Débutée en 1991 en 1992 par l’enregistrement des Sonates nos 27, 28 et 31, l’aventure a pris son envol lorsque le pianiste a livré en 1994 un sidérant enregistrement de référence de l’Opus 31 (les Sonates nos 16 à 18, y compris la sonate « La tempête »). Le tout s’est achevé en 2003 avec l’Opus 111, qui fut plébiscité par le magazine français Répertoire, Kovacevich devançant en écoute à l’aveugle les plus grandes légendes du piano.

À l’époque, la concurrence venait de la troisième intégrale gravée par Alfred Brendel. À la préméditation absolue de Brendel, la vision Kovacevich, tout aussi implacable, ajoutait de la chair. Cette incarnation épicurienne mais intransigeante de Beethoven a toujours été la marque du pianiste. Le parcours, réédité aujourd’hui sur étiquette Warner, est un sans faute.

L’objet édité par ECM est la mise en boîte luxueuse (on n’est pas dans le « coffret économique ») de l’intégrale d’András Schiff captée en concert entre 2004 et 2007 pour ECM. Contrairement à l’épouvantable matraquage pianistique et au concert de toux du récent album Kissin-DG, la captation en concert n’a pas d’incidence négative sur l’écoute. Schiff tient son public en haleine en salle et à domicile.

L’approche musicale est très différente et complémentaire : le Beethoven de Schiff est moins lapidaire et plus hédonistico-intellectuel que celui de Kovacevich. Le son est plus ample (salle de concert) et la résonance a, pour le pianiste hongrois, un grand rôle. András Schiff a ici beaucoup d’admirateurs qui pourront avoir envie d’inscrire cette parution sur leur liste de cadeaux de fête.

Mais il s’agit d’une vision complémentaire pour auditeurs avertis, alors que le choc beethovénien de Kovacevich s’adresse, référentiellement, à tous. Il est bien dommage que Warner n’en ait pas profité pour ressusciter, en « CD prime » le tout premier enregistrement du pianiste, jamais réédité en CD : il s’appelait alors Stephen Bishop et avait enregistré en 1966, à 26 ans, les Sonates nos 28 et 30.

Beethoven : Les 32 Sonates pour piano

Stephen Kovacevich. Warner 9 CD 0190295869229. András Schiff. ECM 9 CD 481 2908.