Half Moon Run mate l’OSM

Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Montréal ont par moments permis au groupe Half Moon Run de présenter une version «survitaminée en perspectives, harmoniques et décibels» de ses morceaux.
Photo: Antoine Saito Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Montréal ont par moments permis au groupe Half Moon Run de présenter une version «survitaminée en perspectives, harmoniques et décibels» de ses morceaux.

Ce fut le K.O. le plus spectaculaire depuis les plus fameux de Mike Tyson. Une prouesse de plus à l’actif des musiciens surdoués du groupe Half Moon Run, connu depuis à peine cinq ans. Ce triomphe a une histoire qu’il est amusant de conter.

Dans son bulletin Web « Votre infolettre » envoyé par courriel le 14 septembre dernier, le service marketing de l’OSM informait sa clientèle sans le moindre état d’âme que « pendant ces deux soirées exceptionnelles, les membres du groupe délaisseront leurs instruments pour mettre leurs voix au service des musiciens de l’Orchestre et des arrangements du chef et arrangeur Simon Leclerc ». L'« information » était aussi surréaliste que si le Canadien de Montréal nous annonçait ce matin que son équipe allait jouer vendredi au Centre Bell une partie de ballon chasseur contre les Lions de la Colombie-Britannique !

Car environ deux mois avant l’envoi de ladite infolettre (qui n’a depuis suscité aucun erratum), Simon Leclerc n’était déjà plus dans le décor de ce concert, dont il n’a été finalement ni l’arrangeur ni le chef d’orchestre, concert lors duquel les membres du groupe Half Moon Run n’avaient nulle intention de délaisser leurs instruments. Ce faisant, en la circonstance, ils avaient bien raison, comme on le verra…

Courte vue

Simon Leclerc, chef associé de la série des concerts OSM Pop, n’était-il pas là parce que le concert du Mont-Royal de la fin août l’avait trop accaparé ou parce que l’univers de Half Moon Run ne lui convenait pas ? Peut-être un peu des deux. Simon Leclerc n’a jamais caché qu’il ne voulait avoir que des concerts acoustiques dans la série « OSM Pop ». « Acoustique » veut dire à ses yeux pas de base rythmique. Et pas de base rythmique veut dire changement complet de paradigme stylistique. Au fait, intégrer un groupe de rock dans un concert acoustique, est-ce un projet ou un oxymore ?

Maintenant, la réalité. Le clash temporel et esthétique Simon Leclerc-Half Moon Run était-il vraiment si imprévisible ? Un regard sur un simple calendrier permet de répondre, d’autant qu’à l’annonce des concerts OSM Pop de la présente saison, en février 2017, Leclerc avouait ne pas connaître la musique du groupe. Il ne suffit pas de jeter des noms sur un bout de papier, il faut du temps et du recul pour conceptualiser et stratégiser des projets. La gestion à courte vue de l’OSM n’est hélas plus à démontrer.

Le moins qu’on puisse dire est qu’en la circonstance l’arrangeur de remplacement, Blair Thomson, appelé à la rescousse en plein été, a fait des miracles. Mais symphoniser une musique telle que celle de Half Moon Run en quelques semaines à la sauvette (que ce soit par Leclerc ou par Thomson), est-ce vraiment sérieux ? Nous savons tous que la série pop est une priorité économique et marketing pour l’OSM. Pourquoi, tant qu’à faire, ne deviendrait-elle pas une priorité artistique ?

Les perspectives artistiques de Half Moon Run sont si larges que l’on pourrait imaginer un projet mûrement construit avec un compositeur maîtrisant parfaitement l’association des univers acoustiques et électroniques ainsi que la spatialisation, c’est-à-dire un concept beaucoup plus élaboré, dans le créneau de Another Brick in the Wall façon Julien Bilodeau. Il se trouve à Montréal des compositeurs pour travailler sur ces matériaux. Blair Thomson a laissé entrevoir ce que cela pourrait donner avec un travail plus audacieux dans The Debt, avec des associations sonores inattendues et des effets sur la réverbération des voix.

Lâcher les fauves

Finalement, au vu des circonstances présidant à son élaboration, le concert fut une sorte de miracle. Un miracle battant en brèche les préceptes des concerts pop de l’OSM, mais un miracle justement parce qu’il battait en brèche les préceptes des concerts pop de l’OSM.

Dans les faits, il y a eu compromis. Le moyen terme trouvé a été de séparer les quatorze chansons (treize et un rappel) en six chansons de type « OSM Pop », c’est-à-dire où Half Moon Run était réduit à un groupe vocal de quatre voix avec accompagnement orchestral acoustique et en huit chansons où Half Moon Run était un « band » en bonne et due forme, l’orchestre jouant au faire-valoir au second plan. C’est ce que l’OSM refuse en théorie, mais c’est ce qui a marché à fond hier soir.

Bref, dans le grand zoo de la Maison symphonique de Montréal, nous avions alternativement en cage soit le groupe rock, réduit à faire du « Simon and Garfunkel double dose », soit l’orchestre, faisant tapisserie derrière les fauves enfin lâchés. La suprême habileté de l’arrangeur fut que l’exercice de tapisserie ne semblait pas trop frustrant pour les musiciens de l’orchestre, alors que le fabuleux talent des quatre musiciens de Half Moon Run faisait que dans l’exercice vocal, dans lequel ils avaient tout à perdre, ils n’avaient jamais l’air cruches.

L’une des idées majeures de Blair Thomson fut d’utiliser abondamment l’orgue (il n’était en excès que dans Need It) et de prouver que la musique de Half Moon Run s’acclimatait autant des espaces hollywoodiens (Sun Leads Me On) que de la motorique percussive (Drug You).

Mais les « vraies affaires », et je ne prêche absolument pas pour ma paroisse, ce furent ces moments où Half Moon Run faisait pleinement du Half Moon Run, mais en version survitaminée en perspectives, harmoniques et décibels par l’orchestre. 21 Gun Salute et, surtout, Call Me in the Afternoon, qui a fait, à juste titre, se lever la salle comme un seul homme, en ont été les exemples les plus édifiants.

On notera enfin la qualité millimétrée de l’amplification et de ses équilibres, ainsi que les impeccables éclairages. Le programme officiel s’est clos sur la chanson Full Circle, fameusement utilisée dans Assassin's Creed IV : Black Flag, mettant ainsi la table pour la Symphonie du jeu vidéo vendredi à la salle Wilfrid-Pelletier. Justement, on y écoutera une autre esthétique d’arrangements, impliquant une nouvelle génération de compositeurs.

OSM Pop

Half Moon Run (Devon Portielje, guitare et voix ; Conner Molander, clavier, harmonica, guitare et voix ; Isaac Symonds, percussion, guitare, basse et voix ; Dylan Phillips, batterie, piano, clavier et voix), Orchestre symphonique de Montréal, Adam Johnson. Arrangements : Blair Thomson. Éclairages : Arnaud Belley-Ferris. Son : Benoit Favreau. Maison symphonique de Montréal, mardi 26 septembre 2017. Reprise ce soir.