Tire le coyote: désherbage dans le jardin d’innocence

Tire le Coyote lance son quatrième album, «Désherbage».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Tire le Coyote lance son quatrième album, «Désherbage».

Désherbage. Quatrième album studio de Tire le coyote (Benoît Pinette au civil). Cinquième si l’on compte le mini-album de 2009. Ça m’inspire, ce titre. Désherbons, justement. Il est temps, la haie cache de l’herbe à poux et devient une sorte de mur vert empoisonné.

Comprenez par cette métaphore que, jusqu’à tout récemment, Tire le coyote, j’y arrivais pas. Blocage. Ce trémolo dans la voix, ça m’énervait. La première fois que j’ai entendu Benoît Pinette chanter, c’était non. Et depuis, ça empirait : un vers, un mot, et je boursouflais de partout. Allergie. Or il s’est trouvé qu’au premier festival Mile Ex End Musique Montréal, début septembre, Tire le coyote et ses musiciens — dont les guitaristes Simon Pedneault et Benoît Villeneuve, dit Shampooing — montaient sur la scène du fond, jouxtant le viaduc Van Horne, au moment même où j’arrivais sur le site. Je n’allais quand même pas repartir. J’ai donc écouté. Leur folk-rock ne manquait pas d’allant, et la voix n’était pas trop forte dans la balance des sons. De chanson en chanson, je ne pouvais pas nier que ces musiques étaient fichtrement bien fichues, ces textes remarquablement imagés, les émotions particulièrement justes. De sorte qu’en cours de route, je ne m’en suis même pas aperçu, le trémolo passait. Bien. Vraiment bien. Instrument complémentaire. Tout ce béton du viaduc, ça avait désherbé. Ne restait que le bon.

Tout ça pour dire qu’il n’est jamais trop tard pour tondre sa haie : je découvre Tire le coyote maintenant, à l’écoute de Désherbage. Et j’apprécie l’ensemble de la proposition : paroles, mélodies, arrangements, instrumentation, voix. « T’es pas le premier à me dire ça, tu sais, que la voix au départ est pas évidente à prendre. La différence, c’est que tu l’écrivais. » Et l’écrivais, et l’écrivais encore. « Des fans, des gens qui ont vu le show cinq ou six fois, me disent que ça leur a pris du temps, qu’il leur a fallu s’habituer… à ma singularité, disons. » Plus fort que du roquefort, je constate que ces fins de notes un peu tremblantes font réverbérer les émotions sans pousser pleins poumons : il y a dans ce chant une fragilité qui permet de faire ressentir la peine, la peur, le désir. « C’est pas comme si je faisais exprès de chanter comme je chante, mais j’ai toujours aimé les voix qui peuvent casser à tout moment, les voix un peu weird. C’est plus humain, je pense. »

Ce folk-rock n’est pas non plus un folk-rock linéaire : ça module tout le temps, du très, très doux et flottant au très dense et martelé (c’est tout ça à la fois dans la chanson-titre), il y a des structures un peu étranges qui passent par le prog (dans Tes bras comme une muraille, notamment). Et à chaque soubresaut dans la musique, chaque détour dans les accords, ça correspond à ce qui se passe dans le texte. « Oui, c’est vraiment le but, à toutes les étapes : la composition, l’approche des musiciens, le mix. Ça part du texte, toujours. C’est le texte qui justifie tout ce qu’on fait autour. La différence, c’est la confiance : les gars sont avec moi depuis longtemps, chacun comprend le texte à sa façon et traduit ce qu’il comprend dans son jeu. Savoir quand se retirer, quand jouer à fond, ça prend beaucoup d’intelligence et de sensibilité. Ça prend du temps. »

La valse des champs lexicaux

Il faut croire que j’arrive à Tire le coyote au bon moment : cet album est la rencontre pas mal idéale des moments de création : l’écriture très métaphorique, la composition, la prestation en studio. Ça pourrait donner quelque chose de dispersé, mais c’est le contraire : tout contribue à rendre les émotions palpables. « Il y a des auteurs qui se choisissent un champ lexical, un arbre avec ses branches. J’aime écrire à partir de plusieurs champs lexicaux, l’important pour moi est que l’image résonne longtemps. Avec plusieurs niveaux de compréhension, qui se révèlent un peu plus à chaque écoute. C’est comme pour ma voix, il faut du temps. » Rires à tous les bouts du fil. Je comprends qu’il s’agit moins pour Tire le coyote d’être totalement compris que de susciter une réaction. « Ton sourire est un hommage à la splendeur de ta patrie », chante-t-il dans Le ciel est backorder. La chanson est une poignante évocation de ce que l’on traverse quand la maladie va emporter un proche : moments de refus, de lâcher-prise, de proximité. C’est l’accumulation des imagesqui fait l’effet, qui désherbe le jardin d’innocence. Les images pas évidentes et les très évidentes. « Laisse-moi pas / On brûlera les adieux / Le ciel est backorder. »

« J’essaie à la fois de m’approcher d’une poésie plus littéraire, très écrite, et du langage parlé. J’aime les expressions qui ne vont pas naturellement dans une chanson. » En effet. Rimer « une journée portes ouvertes » avec « le pardon tire la couverte », comme il le fait dans Pouvoirs de glace, n’a rien d’ordinaire : tous les niveaux de langage y passent. « J’aime cette liberté, faire entrer les mots en collision. En fait, j’aime tous les mots quand j’arrive à m’en servir. » La chanson Comment te dire, dont le sens m’échappe encore passablement, commence ainsi : « Il est grand le mystère de la foi et des poches d’air ». Je dirais même plus : elle est parfois bien mystérieuse, la voie par laquelle on se rend jusqu’à certaines oeuvres. Parfois, il faut du trémolo dans la voix.

 

Tire le coyote - Désherbage

Désherbage

★★★★

Tire le coyote, La Tribu