Directement de Daran dans son sous-sol

Les textes de Daran pénètrent à la première écoute.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les textes de Daran pénètrent à la première écoute.

Pleins poumons, furieux, il chante la pauvreté : « C’est leur destin aux pauvres / On y peut rien non pauvre ça rime à rien […] Alors que riche ça rime avec tout / Riche ça rime avec triche. » Dans un hurlement douloureux de chien abandonné, il chante la zone : « Ici ça pèse des tonnes / Les regrets les regards / Ça pue aussi l’essence / À cause des réservoirs […]. Certains gardent confiance / Alors qu’il n’y a jamais eu aucun espoir. » Dents à peine desserrées, rage à peine contenue, il chante le Bataclan : « Les tueurs sont toujours plus morts que ceux qu’ils tuent. » Chanson après chanson, tout Endorphine, son dixième album en un quart de siècle, tape sur le clou.

On se dit : ce Daran, tout de même, quel courage ! À chaque album, il creuse et gratte et creuse et gratte là où l’humanité nourrit sa tumeur, exprime à vif la souffrance des gens, soutient l’insoutenable. Chanter la condition humaine, dans ses impasses et ses désespoirs, ça finit par tomber sur le moral, non, Jean-Jacques Daran ? « Y a rien d’héroïque dans une chanson. On affronte virtuellement. Si je devais affronter réellement toutes ces situations dans la vie, y a forcément des moments où je serais en fuite, où mon moral serait gravement atteint. On affronte bien caché chez soi. »

Moi, lui dis-je au fin fond du café qui est notre habituel point de chute sur le Plateau, rien que d’être le porte-voix de toute cette misère, il me semble que ça me plomberait. « La situation et le personnage, je les ressens profondément. Je suis sensible à l’état du monde. Et je suis extrêmement remué par les textes que m’envoie Pierre-Yves Lebert [ainsi qu’Erwan Le Berre, ce coup-ci, pour deux titres]. Ça va toujours plus loin que mes commandes. On s’entend sur les sujets, c’est tout. Je demande et je me fais surprendre. Et c’est ma réaction viscérale, non réfléchie, que j’essaie d’ajouter dans la mélodie. Je ne cherche pas à produire un effet. De plus en plus, je pense que la meilleure interprétation, c’est l’absence du chanteur. »

La position définitive

D’où l’approche sans filtre dans le travail. Pas question de refaire et refaire, de peaufiner, de polir, de chercher une sorte de perfection. « J’ai fait tellement de fois cette erreur. Pour cet album [où il a tout enregistré seul, même les batteries qui, exception, ont finalement été rejouées à l’identique par Marc Chartrain], je me suis mis immédiatement en position définitive. Si j’avais une idée de mélodie, je ne la gardais pas sur un dictaphone. Dans mon sous-sol, l’appareillage est prêt pour que la prise puisse servir à l’arrivée. J’ai compris ça : moins t’as le temps de réfléchir, moins tu vas mettre des tics, des protections. Je fais tout pour que ce soit le moins cérébral possible. »

« Honnêtement, pas de mensonge, insiste-t-il, 60 à 70 % des voix pour Endorphine, c’est plus que des premiers jets. Ce sont des lectures. Pour certaines chansons, ce qu’on entend, c’est le moment où je fais la mélodie. La première rencontre entre le texte et l’interprétation, c’est irremplaçable. Je ne sais pas si c’est quelque chose que j’aurais pu faire il y a dix ou quinze ans : il faut — j’aime pas ce mot — une certaine expérience. Mais si l’expérience sert à être spontané, c’est bien. »

Chose certaine, j’en témoigne, il n’y a pas de distance non plus avec celui qui reçoit l’album. Les textes pénètrent à la première écoute. À une époque où tout nous glisse sur le corps, il y a une brutalité nécessaire pour franchir les garde-fous, une force mélodique qui vient à bout de nos résistances. Si on veut que les chansons aient un impact, conscientisent, mobilisent, nous extirpent de nos gangues, faut y aller franco. « Je n’ai pas du tout cette prétention de faire un impact, rectifie Daran. C’est très décevant à entendre, mais la chanson, c’est le métier le plus égoïste du monde. »

Je dois avoir la mine déconfite. Il sourit. « Si ça plaît aux gens, si ça touche, c’est la cerise sur le gâteau, mais je ne suis pas en mission. Je pense qu’on fait les choses pour être content de soi, à la fin. Le reste, c’est hors de notre contrôle. Travailler en fonction de ce qu’on voudrait que les gens ressentent, moi, je sais pas faire. » Procéder autrement, c’est l’usine à saucisses, comprends-je. Pas de la chanson. « Si on savait comment écrire des succès, on deviendrait des gérants », disait John Lennon en pleine beatlemanie. On ne peut pas faire plus qu’aller au bout de soi. « Quand j’arrive à écouter mon truc comme si c’était pas moi, et que ça me plaît, là je lâche le bébé. »
 

Daran - Horizon

 

Endorphine

★★★★

Daran, LMM