«Le» tube de Kent Nagano

Kent Nagano
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Kent Nagano

L’Orchestre symphonique de Montréal avait ouvert sa saison 2008-2009 à Wilfrid-Pelletier avec la Symphonie « des Mille » de Mahler sous la direction de Kent Nagano. Rebelote neuf ans plus tard, mais avec un atout primordial : une salle permettant de relayer les détails de l’oeuvre.

L’erreur est tentante de réduire une telle partition à la massivité et à la pléthore des effectifs. En pratique, c’est dans la subtilité du début de la 2e partie puis dans sa montée vers la lumière que la 8e symphonie de Mahler est la plus extraordinaire.

En retournant au commentaire critique de 2008, on se replonge dans une autre époque : celle où l’acoustique faisait partie intégrante de ce qui était le plus critiquable dans le rendu musical : « le lieu ne rend justice ni aux fins équilibres, ni à la démesure. Ce n’est pas là qu’on ira s’éclater les tympans. Ce n’est pas là non plus qu’on entendra la cymbale — un éclat de lumière important sur le plan symbolique — qui s’allie aux violons sur l’accord ouvrant la 2e partie. »

De ce point de vue, cette intervention de cymbale, mardi soir, était plus qu’attendue. Son simple rayonnement acoustique à ce moment clé pouvait symboliser la légitimité de reprendre à l’identique un concert d’ouverture initiative qui, sur le papier, pouvait plutôt apparaître comme un manque d’imagination programmatique. La première occurrence de cet éclat de lumière a hélas été couverte, dans mon secteur, par une toux.

La plus-value était aussi attendue en ce qui concerne l’effet volumique sonore. À cet égard, le chiffre 1000 reste attaché à l’oeuvre, mais l’effectif dépend du lieu. En matière de choristes, il suffit que l’effet soit, disons, massif — environ le double d’une 9e de Beethoven. Le rendement acoustique de la Maison symphonique de Montréal étant nettement supérieur à la salle Wilfrid-Pelletier, l’oeuvre nécessite moins de musiciens. Il y en avait mardi environ 300 sur scène, contre 380 à Wilfrid-Pelletier en 2008. Malgré cela, la Symphonie « des Mille » à la Maison symphonique fait nettement plus d’effet. Pour sa parade d’ouverture, l’OSM avait même sorti son octobasse, qui a donné un soubassement terrestre au choeur mystique final, admirablement équilibré, avec une superbe présence des basses II.

Parmi les raisons de la reprise de la Symphonie « des Mille », il y en a une que nous n’avons pas évoquée, mais qui « saute aux oreilles » : la 8e symphonie de Mahler est l’une des oeuvres — si ce n’est l’oeuvre entre toutes — où Kent Nagano est au sommet de sa forme. Je l’avais écrit en 2005 avant même son arrivée ici, à la parution de son disque Harmonia Mundi que je plaçais en tête de la discographie. Ce que nous avons entendu hier surpassait même cet enregistrement, notamment dans un tétanisant premier quart d’heure de 2e Partie.

Ce fut de tout temps le moment fort de son interprétation, mais Kent Nagano y a tenté quelque chose qu’il n’avait pas osé en 2005 et 2008 : faire chuchoter le choeur 2, qui, « de l’autre côté d’une gorge montagneuse » (c’est dans la partition !), est l’écho du choeur 1. Par ailleurs, l’agitation et les embrasements qui couvent dans cette partie, les nuances fortes qui se détachent du piano ambiant furent beaucoup plus saillants dans cette vision de 2017, globalement un peu plus allante.

La clarté des plans sonores et de la mise en place, la qualité du chant choral, y compris du choeur d’enfants, ont été à la hauteur de l’événement. Les solistes, globalement aussi, avec un excellent choix de soprano (Wegener et Tilling), d’une grande netteté dans les aigus et une belle différenciation des deux mezzos, Marie-Nicole Lemieux prononçant cependant nettement mieux l’allemand que sa consoeur Allyson McHardy.

Aline Kutan avait peu à faire, mais elle fut impeccable, de même que les cuivres placés en hauteur à la fin des deux parties (à droite pour la 1re, à gauche à la fin de l’oeuvre). Chez les hommes, Russell Braun et David Steffens ont été à leur affaire, Michael Schade dominant, façon stentor, ses collègues en volume, ce qui ne fut pas forcément toujours un point positif dans les équilibres de la première partie, où l’on préfère voir émerger la couleur de la soprano I. Schade devrait par ailleurs réviser les nuances de sa dernière intervention : ce que Mahler a écrit est nettement plus beau que ce qu’il chante !

Pour les mahlériens qui ont manqué le concert de mardi, un détour par la Maison symphonique s’impose jeudi. Non point parce que la Symphonie « des Mille » ça fait du bruit, mais parce que nous avons ici un très fin spécialiste de la culture et de la philosophie qui en sous-tendent les subtils arcanes.

Ouverture magistrale : La Symphonie « des Mille » de Mahler

Sarah Wegener (Magna Peccatrix), Camilla Tilling (Una Poenitentium) et Aline Kutan (Mater Gloriosa), Allyson McHardy (Mulier Samaritana) et Marie-Nicole Lemieux (Maria Aegyptica), Michael Schade (Doctor Marianus), Russell Braun (Pater Ecstaticus), David Steffens (Pater Profundus), Les Petits Chanteurs du Mont-Royal, Choeur et Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Mardi 19 septembre 2017. Reprise jeudi à 20 h.