Delphine, Sophie et le temps suspendu du spectacle vivant au FIL

La musicienne et l’auteure, La Grande Sophie et Delphine de Vigan, ensemble sur scène, créent une nouvelle œuvre.
Photo: Bastien Burger La musicienne et l’auteure, La Grande Sophie et Delphine de Vigan, ensemble sur scène, créent une nouvelle œuvre.

« Vous avez maintenant l’occasion de contredire votre collègue », annonce-t-on à la blague à Delphine de Vigan, quelques minutes après avoir discuté avec La Grande Sophie. « C’est rare qu’on se contredise, vous savez. On est en général très, très en phase », réplique notre interlocutrice, encore étonnée et émue que ce qui ne devait demeurer qu’une histoire d’un soir l’ait menée sur la route d’une authentique amitié. Route dont l’itinéraire fait escale ce vendredi soir à Montréal à l’occasion du Festival international de la littérature (FIL), ainsi que lundi à Québec.

En marge de l’édition 2014 du Festival littéraire Tandem de Nevers, le programmateur Arnaud Cathrine invite la populaire romancière, auteure de No et moi, Les heures souterraines et de Rien ne s’oppose à la nuit, à choisir parmi toute la francophonie le ou la créatrice avec qui ourdir un de ces événementiels face-à-face entre artistes n’employant pas les mêmes outils, comme en ont déjà imaginé Philippe Djian et Stephan Eicher (par exemple).

L’heureuse élue ? Ce sera La Grande Sophie. Ses chansons n’ayant de la légèreté que l’apparence accompagnent l’écrivaine depuis Et si c’était moi (2003), album de la consécration recelant ses deux pièces préférées : la fantaisiste Ringo Starr et la salutaire Du courage, hymne célébrant « notre capacité à puiser dans nos ressources les plus enfouies afin d’affronter la vie », une idée qu’explore sous tous les angles son oeuvre littéraire depuis ses débuts.

En compagnie du metteur en scène Éric Soyer, la brune et la blonde rapiècent à partir des refrains de l’une, et d’extraits de romans (minimalement réécrits) de l’autre, un spectacle en forme de trajectoire de vie, traversant enfance, adolescence et âge adulte. La Grande Sophie scelle bientôt cette amitié naissante en prélevant à Jours sans faim, le premier roman de sa camarade, une chanson nouvelle, Je n’ai rien vu venir, pudique coup d’oeil au fond du précipice devant lequel se retrouve une femme souffrant d’anorexie.

Reste que — le spectateur d’expérience le sait —, ni les nobles intentions ni les affinités communes ne suffisent à l’élaboration d’un bon spectacle. Superposer les oeuvres suffit-il à en créer une nouvelle ?

« On est dans une époque qui construit de plus en plus de passerelles entre les domaines artistiques, sans doute parce que ces rencontres produisent un surplus de sens et d’émotion », suggère Delphine de Vigan, en évoquant le rare et précieux temps suspendu du concert littéraire, ne pouvant se fixer que lorsque les fans de Sophie, ses lecteurs à elle, ainsi que d’autres simples curieux, respirent ensemble l’oxygène d’une même salle. « Je savais intellectuellement à quel point le spectacle vivant est complètement vivant, mais je le mesure vraiment aujourd’hui avec Sophie. Chaque représentation est réellement différente selon le public, la météo et plein d’autres facteurs. C’est assez soufflant. »

Jouer avec le vide

« J’ai été une enfant et une jeune fille d’une grande timidité mais, aussi loin que je m’en souvienne, ce handicap se manifestait avant tout face au groupe (c’est-à-dire dès lors que j’avais affaire à plus de trois ou quatre personnes à la fois) », écrit Delphine de Vigan dans D’après une histoire vraie, thriller autofictif coiffé du prix Renaudot 2015.

C’est dire le chemin parcouru depuis : vendredi et lundi, l’écrivaine jadis tétanisée par la peur panique de la foule ne se contentera pas de réciter — devant plus de trois ou quatre personnes ! — certains morceaux choisis de ses romans. Elle poussera aussi la note aux côtés de La Grande Sophie !

On est dans une époque qui construit de plus en plus de passerelles entre les domaines artistiques, sans doute parce que ces rencontres produisent un surplus de sens et d’émotion


Et pourtant, insiste la musicienne, le vertige envahit habituellement davantage sa loge à elle. C’est qu’il en faut du courage (!) pour s’avancer sur scène sans la tapageuse quincaillerie du spectacle pop-rock, qui la propulse habituellement. « Je me suis retrouvée quasi nue, sans décor, armée seulement de ma guitare, explique-t-elle. Ç’a été un travail particulièrement difficile que d’arriver à laisser mon corps immobile face aux regards des gens et de me permettre de chanter a cappella, ce que je n’avais jamais fait. J’ai dû apprendre à jouer avec le vide. » Un exercice au risque bien calculé, pour qui sait la main d’une amie prête à lui éviter la chute.

L’une et l’autre

Au Théâtre Outremont ce vendredi à 20 h et au Petit Champlain de Québec le 25 septembre à 20 h.