Avec pas d’casque et Jason Bajada «sur le toit d’Ubisoft»: la ville à feu doux

Jason Bajada en spectacle sur le toit d’Ubisoft, le samedi 16 septembre. 
Photo: Melissa Maya Falkenberg Jason Bajada en spectacle sur le toit d’Ubisoft, le samedi 16 septembre. 

Un spectacle mû à l’énergie solaire ? En cette fin de samedi après-midi anormalement caniculaire de la mi-septembre, nous nous liquéfions lentement mais sûrement sur le toit d’Ubisoft. Là-bas tout là-bas sur le mont Royal, des arbres ont changé de couleur, comme pour nous rappeler à l’ordre. Me vient une question bête : fait-il plus chaud parce que nous sommes six étages plus près du soleil ? En fait, c’est plutôt l’aluminium des tables, chaises et grillages qui, réfléchissant, amplifiant, brûle les rétines.

Il fait moite, il fait mou. On fait jouer en boucle Landing, le premier album de BEYRIES. Parfois une brise, parfois un petit ruisseau se creuse une rigole au milieu du dos. Longue attente. Friture collective. Arrive finalement Jason Bajada. « Here comes the sun/That son of a gun », chante-t-il de sa belle voix douce. Picking délicat, mélodie coulante de source : on en oublie la souffrance en filigrane dans le propos. Let’s Go to the Airport est plus optimiste, un peu bossa. Un avion passe, nous informe le chanteur barbu entre deux couplets. Il siffle. Ça ajoute un peu de vent à la brise.

« Celle-là s’appelle Help Me Feel Nothing at All, et je vais la jouer sur la guitare de mon papa… », annonce-t-il. Encore une chanson magnifiquement tragique. Le texte est dur, la mélodie berce : besoin d’expression et de consolation à la fois. « Au moins, après, Avec pas d’casque, c’est des chansons d’été, super happy ! » Les gens rient. Avec pas d’casque ne donne pas dans la légèreté de l’être. Mais Jason va loin : Final Breath, la dernière chanson du double album Loveshit II (Blondie and the Backstabberz) serait à la limite du supportable si ces accords majeurs-mineurs et ce falsetto ne faisaient pas autant de bien.

Le soleil est devenu lueur quand le spectacle aboutit à Painkiller : oui, une chanson positive. Avec des « oh-oh-oh » à la fin, pour le sing-along. C’est « springsteenien », précise le chanteur. L’entracte est contemplatif : tout le monde regarde le soleil se coucher sur Montréal. Et puis ça reprend. Avec pas d’casque salue Leonard Cohen pour commencer : Stéphane Lafleur chante I’m Your Man. Le ton n’est pas vraiment neutre : Lafleur se retient, tout le groupe joue le moins possible. C’est émouvant sans épanchement. Dans la chanson qui suit, Autour, ça se précise. « Je suis venu te dire que je ne changerai pas/Viens t’étendre dans mes travers… », chante Lafleur, presque sans chanter. Baryton et lap steel remplissent le regard autant que les oreilles. La musique a coloré la ville et pris la place du soleil. C’est tout aussi beau.

De la brunante à la nuit

L’impression est saisissante. Toute la ville semble écouter attentivement. Le temps prend son temps. On mesure notre chance : c’est vraiment une belle idée de Pop Montréal que d’inclure dans la programmation ce dernier spectacle de la série « sur le toit d’Ubisoft ». Ça devient une sorte de phare pour le festival. Un peu partout autour, ce samedi soir, il y a des spectacles, et celui-ci les surplombe : un repère dans la nuit naissante.

Photo: Melissa Maya Falkenberg Avec pas d’casque

« Le soleil se cherche du stationnement dans l’horizon… » : une autre image incroyablement simple et parfaite du parolier exceptionnel qu’est Lafleur. Il y a en comme ça à toutes les chansons : c’est vraiment le niveau supérieur de l’écriture chansonnière. On dirait que tout a été écrit expressément pour ce soir. Il fait noir de bonne heure, basée sur Hello Walls de Faron Young, évoque la vraie de vraie solitude : « Bonjour murs/Bonjour chaise/Bonjour saison de malaises/Qui s’achève ». D’autres chansons, aussi parlantes et en adéquation avec la ville, se suivent délicieusement. Trop occupé à savourer le moment, j’en oublie d’écrire. Même la ville en oublie d’être une ville. Tout autour, il y a trêve. Un calme troublant et doux.

« Dommage que tu sois pris/J’embrasse mieux que je parle… » Tant dire en aussi peu de mots, ça me jette par terre. En bas de ma chaise, plutôt : la marche est haute sur le toit d’Ubisoft. « Ça nous intéresserait vraiment de faire la musique pour un jeu vidéo », lance Lafleur « aux gens d’Ubisoft qui sont là ce soir ». Ce n’est pas vraiment une boutade. « Faut juste trouver le jeu… » Le batteur Joël Vaudreuil propose « faites votre épicerie », tout le groupe se marre, et nous aussi. « On gagnerait des coupons. » On a beau rigoler, mais le « message est passé ». À suivre. L’été est sauvé, tout peut arriver.