Les Violons de Saint-Martin-aux-champs

Andrei Feher est assurément à classer dans le trio de nos jeunes baguettes à suivre.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Andrei Feher est assurément à classer dans le trio de nos jeunes baguettes à suivre.

La Salle Bourgie ouvrait sa saison 2017-2018 avec le concert d’un « partenaire privilégié », selon les termes d’Isolde Lagacé, directrice de la Fondation Arte Musica, qui a informé le public que les 209 activités musicales de la saison passée avaient attiré au musée 51 000 spectateurs.

Ce concert des Violons du Roy était dédié au compositeur Gilles Tremblay, disparu cet été. Il avait sonorisé le pavillon du Québec à l’Expo 67 et le thème du concert, Terre des hommes, était directement issu de cet événement. Le violoncelliste Raphael Dubé, petit-fils du défunt, a prononcé un émouvant hommage avant un concert qui, dans les faits, s’est avéré moins biscornu que sur le papier.

Les Violons du Roy n’avaient pas aidé à la promotion de Terre des hommes en indiquant sur leur site un ordre de programme, débutant par Beethoven, qui faisait aller au concert à reculons même le plus fervent de leurs partisans. En réalité, la succession Rota, Mercure, Elgar, suivis, après la pause, de Plamondon, Gould et Beethoven tenait la route, d’autant plus que le travail réalisé par Andrei Feher était extrêmement convaincant, notamment dans la première partie.

Avec le travail accompli cette semaine, le jeune chef a fait jouer les Violons à contre-emploi : le plus de volume, le plus de vibrato, le plus de continuum sonore possible. Le fond de jeu était impressionnant : c’était la métamorphose en direct des Violons du Roy en Academy of St. Martin in the Fields de la grande époque Neville Marriner à la québécoise !

Ces « Violons de Saint-Martin-aux-champs » nous ont donné un Rota avec un Scherzo d’une admirable pulsation et une brillante coda, très risquée, un Divertissement de Mercure fort consistant et précis et, surtout, un Elgar d’une puissance sonore impressionnante.

Après la pause, Andrei Feher nous revenait avec l’une des expériences en musique contemporaine les plus fascinantes depuis longtemps. Wīhtikōw de Yannick Plamondon s’inscrit dans la cohorte de pièces naines (2 à 3 minutes) commandées par le Symphonique de Toronto dans le cadre du 150e de la Confédération. Il s’agit d’un cri infernal et dissonant en mémoire des femmes autochtones disparues. Feher a pris la liberté de jouer deux fois la même pièce : une fois en tant que telle et une fois en pianissimo (c’est ce que l’on fait parfois en répétition afin que tous les pupitres puissent s’entendre pour placer les choses avec précision). C’est peu dire que ce miroir de la pièce originale fut saisissant. Le compositeur pourrait prendre son oeuvre, inverser les dynamiques et appeler cela Cris étouffés : tout le monde n’y verrait que du feu et on l’en féliciterait même grandement.

Dans le contexte de douleur, la pièce plus facile de Morton Gould faisait un pont agréable vers Beethoven. Je ne suis pas forcément bon public pour les transcriptions de quatuors. Tant qu’à faire, autant adopter carrément le grand format, le modèle étant la version avec le Philharmonique de Vienne dirigé par Leonard Bernstein. L’intermédiaire (petit orchestre de chambre) m’attire assez peu.

Dans sa transcription, Andrei Feher utilise les ressorts employés par Richard Tognetti, le directeur de l’orchestre de chambre d’Australie, c’est-à-dire ne pas toujours faire jouer tout le monde, mais alterner un concertino et le tutti. Les Violons du Roy ont bien fait, même s’ils furent moins totalement impeccables, instrumentalement, que dans la 1re partie, surtout dans le Finale.

Dans l’ensemble, ce concert, rébarbatif sur le papier, s’est avéré intéressant et Feher est assurément à classer, avec Nicolas Ellis et Jordan de Souza, dans le trio de nos jeunes baguettes à suivre.

Terre des hommes

Rota : Concerto pour cordes. Pierre Mercure : Divertissement. Elgar : Introduction et Allegro. Yannick Plamondon : Wīhtikōw, nocturne pour orchestre à cordes. Morton Gould : Elegy (musique de la série Holocauste). Beethoven : Quatuor à cordes no 16, op. 135 (version pour orchestre à cordes). Quatuor Arthur-LeBlanc, Les Violons du Roy, Andrei Feher. Salle Bourgie, vendredi 15 septembre.