Le groupe Paupière, ou le discours amoureux sans cligner des yeux

Le premier album complet du trio propose une manière Paupière bien définie. Oui, c’est une sorte de chanson synth-pop néo-nineties à la base, mais enrichie aux enzymes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le premier album complet du trio propose une manière Paupière bien définie. Oui, c’est une sorte de chanson synth-pop néo-nineties à la base, mais enrichie aux enzymes.

Garder les yeux ouverts. Regarder en face. C’est mieux quand on est au volant. Qui conduit, en fait ? Ça ne se voit pas au bout de mon fil de téléphone (oui, j’ai un fil, encore). Je sais que les filles et le gars de Paupière viennent de s’engager sur la 20, direction Québec pour le lancement de leur premier album, au titre si beau : À jamais privé de réponses. Je ne sais pas à qui je vais parler, Éliane Préfontaine, la comédienne, Pierre-Luc Bégin, l’ancien de We Are Wolves et de Polipe, Julia Daigle, sa compagne issue des arts visuels ? Les trois ? Je perçois un petit conciliabule. À Éliane le tour. « On est en chemin ! » s’exclame-t-elle, avec le petit rire pétillant et un peu fébrile du grand jour.

Je ne lui dis pas : « Alors, vous vous lancez les yeux fermés ? » Ce serait trop batifoler dans le champ lexical du mot « paupière », même si D’une autre manière, la première chanson de l’album, ne se gêne pas : « Au travers de mes paupières / Je perçois l’univers / D’une autre manière. » Pas envie de jouer avec la métaphore visuelle toute l’entrevue durant, ça finirait par fatiguer les pupilles et on serait obligés d’enlever les verres de contact.

Ainsi donc, après un minialbum qui promettait, la promesse a été tenue : le premier album complet propose une manière Paupière bien définie. Oui, c’est une sorte de chanson synth-pop néo-nineties à la base, mais enrichie aux enzymes. J’y entends Étienne Daho, les Brigitte, Donna Summer, Depeche Mode, Soft Cell, The Dream Academy : je peux continuer, c’est riche. « On ne cherche pas à reproduire le son d’une époque. À nous trois, plus le réalisateur Vincent Lévesque, ça fait beaucoup de bagage, et je pense que la musique est de plus en plus comme ça : on peut piger dans tout, on a un siècle d’enregistrements sous la main. On a grandi sur une immense planète musicale. »

À distance, pour mieux décrire

L’utilisation des trois voix est très libre et partagée, ça chante en solo, en alternance, à l’unisson, en entrelacs de mélodies, en harmonie, mais dans une esthétique précise : phrasé hachuré, ton distancié. On parle d’amour, mais d’une façon détachée : observations, commentaires. Peu ou pas d’implication directe. Dans la chanson intitulée Kirchner, par exemple, où l’on ramène les paupières, on demeure dans la description : « Ses paupières découpées / Schématiquement / Ses yeux profondément / Enfoncés dans son crane / Cette fille elle a bien l’air / D’un portrait de Kirchner. » C’est très voulu, cette approche, pour Éliane. « On a souhaité dès le départ que chaque chanson soit une histoire, qu’on suive un personnage ou qu’on se mette dans sa peau. On trouvait qu’il y avait bien assez de “je”, “me”, “moi”, “je t’aime” et “je meurs”, dans les chansons. Ça n’empêche pas qu’il s’est insinué dans le lot des chansons plus personnelles, c’est plus fort que nous, mais toujours chantées sur ce ton à la limite de l’artificiel. »

On pense : intelligence artificielle. À l’heure où tout le monde s’épanche et s’expose sur les réseaux sociaux, il y a ces robots qui nous regardent et nous regarderont faire. Qui observeront et déduiront, tireront des conclusions sur les façons un peu tordues que nous avons, en ce siècle, de nous aimer. Dans Les fleurs, l’histoire passe par le site de rencontres Tinder : « Et j’ai déjà des prétendants / Tinder fera le choix pour moi. » Paupière, permettez le retour de la métaphore, nous voit. « À la fin, on s’incarne dans les personnages pour livrer nos émotions… C’est juste le chemin pour y arriver qui est moins direct. » Méandres du nouveau discours amoureux. « C’est pas mal ça notre propos. Les rapports se sont complexifiés. L’amour prend plus que jamais toutes sortes de détours. »

Au moins, le chemin vers Québec est assez rectiligne. Mener carrière, comme les histoires d’amour de maintenant, est un parcours bien mal balisé. « Après le lancement, qui est pour nous une grande étape heureuse, on sait pas trop ce qui nous attend, où mènera ce projet. Qu’on en vive, c’est toujours ça qu’on vise, mais on n’y pense pas trop. On fait notre musique en toute légèreté. La musique, il faut la célébrer, même aux moments moins glorieux. » Le rire pétille, le regard doit scintiller. Pas question de cligner des yeux aujourd’hui.
 

À jamais privé de réponses

★★★ 1/2

Paupière, Lisbon Lux. En performance dans le cadre de Pop Montréal, samedi midi au Breakglass Studio. Première montréalaise le 4 novembre au festival Coup de coeur francophone.