Yannick Nézet-Séguin empoigne le monstre, la «5e Symphonie» de Bruckner!

Yannick Nézet-Séguin
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Yannick Nézet-Séguin

L’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin ouvrent la saison 2017-2018 avec la 5e Symphonie de Bruckner, probablement le plus complexe édifice symphonique imaginé par un grand compositeur. Le concert de jeudi à la Maison symphonique de Montréal, enregistré par ATMA, sera précédé ce mercredi soir d’un concert à Verdun et renouvelé à Pointe-Claire vendredi.

L’enregistrement en concert de cette Cinquième mettra un terme à l’intégrale Bruckner au disque, entamée en février 2007 avec la parution, chez ATMA, de la 7e Symphonie.

Une intégrale Bruckner à 42 ans : le parcours est foudroyant, même si le chef québécois n’est pas le plus jeune à avoir gravé une somme aussi intimidante. Daniel Barenboïm avait 38 ans en mars 1981 lorsqu’il entrait au Medinah Temple de Chicago pour enregistrer la 2e Symphonie et parachever son intégrale pour Deutsche Grammophon, sa première de trois.

Mystique et fantastique

Ce qui interpelle Yannick Nézet-Séguin chez Bruckner n’est pas difficile à comprendre. C’est assurément cet appel au sacré, un mysticisme sans paroles à travers des cathédrales sonores élevées à la gloire de Dieu.

Bruckner rejoint ainsi Jean-Sébastien Bach, qui consacrait nombre de ses oeuvres « Soli Deo Gloria » (à la seule gloire de Dieu). La 5e Symphonie est dédiée au ministre de l’Éducation et protecteur de Bruckner, Karl Ritter von Stremayr, mais elle anticipe dans son esprit la Neuvième, ouvertement « dédiée au Bon Dieu ».

De fait, la 5e Symphonie est celle à laquelle on aboutit quand on a tout digéré de Bruckner. En se réservant ce « monstre symphonique » pour le dessert de son intégrale, Yannick Nézet-Séguin a fait preuve de la plus grande sagesse qui soit. Car le monument peut faire peur. La création de l’oeuvre en France (public réputé réfractaire à Bruckner) date d’ailleurs d’il y a moins de 50 ans : en octobre 1969, sous la direction d’Eugen Jochum !

Durant environ une heure et quart, la Cinquième patiemment structurée est un monument architectural que Bruckner surnomma à la fois sa « Symphonie fantastique » et son « chef-d’oeuvre contrapuntique ». À l’écoute, on peut imaginer l’élévation des nefs de cathédrales gothiques et leurs flèches qui s’élancent vers le ciel.

Et dire que ce chef-d’oeuvre, Bruckner (1824-1896) ne l’a jamais entendu. La 5e Symphonie, qui l’a occupé de 1875 à 1877, a été créée en 1894 dans une version tronquée par le chef d’orchestre Schalk. La « vraie » Cinquième, que dirigera Yannick Nézet-Séguin, n’a été jouée pour la première fois qu’en 1935 sous la direction de Siegmund von Hausegger, le chef et compositeur dont nous vous avons présenté des oeuvres vendredi dernier dans notre Vitrine du disque.

Interpréter Bruckner

Depuis Eugen Jochum en juin 1938 à Hambourg, les chefs se heurtent au fragile équilibre du monument. Il en va de la Cinquième de Bruckner comme des dernières sonates de Schubert : c’est une avancée inéluctable, une construction méthodique.

Le fait que Bruckner soit organiste a inspiré à de nombreux chefs une édification massive, par blocs, mais trop statique. Herbert von Karajan fut l’archétype de cette esthétique, qui semblait tenter Yannick Nézet-Séguin à ses premiers pas brucknériens. Le chef québécois a rapidement évolué avec, désormais, une approche beaucoup plus mobile et chantante.

Un des modèles dans cette symphonie est bien Eugen Jochum, qui parla ainsi des enseignements de Hausegger, son maître : « La capacité de réunir de longues et divergentes courbes formelles, une large respiration pour ses thèmes chantants et une vision éthiquement contemplative, loin de toute approche nerveuse et de toute détresse dramatisante me semblent les conditions requises. »

Par « approche nerveuse et détresse dramatisante », Jochum visait incontestablement son glorieux aîné Wilhelm Furtwängler, directeur musical du Philharmonique de Berlin. Un concert capté par les micros de Friedrich Schnapp en 1942 — et dont la bande, prise de guerre des Russes à Berlin en 1945, fut révélée à la faveur de la Perestroïka en 1990 — apparaît néanmoins comme un moment unique et tétanisant dans l’histoire de l’interprétation musicale.

Écouter, recevoir, la Cinquième de Bruckner en concert reste un moment précieux dans une vie de mélomane. Pour perpétuer ce moment chez soi, Eugen Jochum, Claudio Abbado et Nikolaus Harnoncourt sont des guides fascinants.

Le défi quasi insurmontable d’enregistrer l’oeuvre en concert est fort bien résumé, encore une fois, par Jochum, son plus grand interprète : « La Cinquième culmine dans le mouvement final, et plus précisément dans le choral. […] L’interprétation doit tout ordonner en fonction du finale et de sa conclusion et, malgré toute l’importance des trois premiers mouvements, toujours économiser et garder ses forces pour la fin. » Monstrueux !


 
3 commentaires
  • Michel Dion - Abonné 6 septembre 2017 12 h 55

    "Ne pas aimer Bruckner est une erreur de jeunesse"

    Il y a plusieurs enregistrements de la 5° symphonie de Bruckner dirigée par Eugen Jochum, outre ceux faisant partie de ses deux intégrales, la plus ancienne avec le Bayerischen Runfunks (DG) et la deuxième avec le Staatskapelle Dresden (EMI). Mais la plus parfaite réalisation de ce grand brucknérien est à mon avis cette 5° enregistrée avec l’orchestre du Concertgebouw (Phillips). Quant à Furtwängler, il restera inimitable pour l’éternité. Tous les chefs qui ont naïvement tenté de l’imiter ont sombré dans la caricature ou la lourdeur excessive.
    Quel ravissement est d’écouter cette fugue du finale initiée par le petit motif à la clarinette!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 septembre 2017 12 h 56

    La '5e Symphonie' est dédiée au ministre de l’Éducation...

    J'espère que Sébastien Proulx sera au moins présent.

  • Christophe Huss - Abonné 6 septembre 2017 21 h 44

    Bruckner Jochum et Furtwängler

    Monsieur Dion

    Pour être précis, il y a 5 enregistrements Jochum. 4 officiels: Telefunken 1938, DG 1958 Radio bavaroise (intégrale DG), Philips 1964 Amsterdam à Ottobeuren, que vous appréciez et qui est généralement mis en avant, et EMI 1980 à Dresde. Le plus extraordinaire est néanmoins le dernier: un concert, son ultime à Amsterdam, le 4 décembre 1986 publié par Tahra, concert qui le mis dans une telle transe (à 84 ans!) qu'il songea à en bisser tout le Finale (il avait engagé 11 cuivres supplémentaires pour relayer les réguliers) !!!
    Cela dit on peut parler dans un tel article grand public de "la 5e de Jochum" car il y a une constance philosophique de la vision.

    Outre le concert de 1942 à Berlin un autre document de Furtwängler est préservé, avec Vienne en 1951. Les soupçons 'd'imitation de Furtwängler " vient en général (sans le nommer) Barenboïm. IIs n.ont pas lieu d'être dans Bruckner et ont été glorieusement transcendés dans l'intégrale Beethoven de Barenboïm en 2000.

    Chose intéressante: le professeur de Furtwängler, Hermann Abendroth a gravé une fascinante Cinquième qui montre tout ce que Furtwängler lui-même a pu imiter sans, certes, sombrer dans la caricature.
    CH