Chaude était la nuit

La chanteuse Safia Nolin
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La chanteuse Safia Nolin

La 15e édition du Festival de musique émergente (FME) d’Abitibi-Témiscamingue s’est conclue hier sous un ciel gris qui, heureusement, n’a pas poussé l’affront jusqu’à gâcher l’hommage qu’on rendait à Richard Desjardins au bord du lac Noranda. Au moins 10 000 spectateurs se sont massés dans cet amphithéâtre naturel, devant une grande scène érigée sur l’eau où ont notamment défilé Philippe B, Fred Fortin, Safia Nolin, les Soeurs Boulay… et Desjardins lui-même, guitare au cou.

Il est arrivé sans crier gare, pendant que Klô Pelgag interprétait Les Yankees, appuyée par un choeur de voix féminines, les Soeurs Boulay et Safia Nolin. Sur la version studio tirée de l’album-hommage paru en avril dernier, lorsque Pelgag chante « Ils traversèrent la clairière et disposèrent leurs jouets de fer/L’un d’entre eux loadé de guns s’avance et pogne le mégaphone », c’est Philippe Brach qui surgit. Hier, c’était l’auteur-compositeur de l’épique chanson. Sa présence ayant été gardée secrète, la réaction des Rouynorandiens fut bruyante et spontanée : après les FrancoFolies, puis le Festival d’été de Québec, c’est à Rouyn-Noranda, chez lui, que les artistes de l’hommage pouvaient enfin dire merci en personne à Desjardins.

« Un mot : surréel », a commenté Richard Desjardins. « Dans ma propre petite ville », en plus. Pour son quinzième anniversaire, le FME ne pouvait s’offrir un plus beau cadeau, en souvenir du concert que le célébré auteur-compositeur-interprète avait accepté de donner lors de la toute première édition du festival. Devant ses voisins, sa famille, ses amis, ses collègues, il avait presque l’air de chercher ses mots, Desjardins. L’hommage, le geste, visiblement, l’a touché. Les Soeurs Boulay sont vite réapparues derrière lui et lui ont prêté leur voix le temps d’une sublime version de Et j’ai couché dans mon char, pour enfin clore cette généreuse soirée, avec tous les musiciens sur scène, sur Chaude était la nuit.

Quant au reste de cet hommage, il était tel qu’on l’a d’abord découvert sur disque, puis sur scène, avec ses moments plus cabotins (Bernard Adamus et Émile Bilodeau étaient de la fête), d’autres foudroyants, tel le passage a cappella de Yann Perreau ou le Va-t’en pas de Safia Nolin, l’une des interprétations les plus applaudies hier soir. Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque), qui avait ouvert le bal, paraissait bien embêté de remonter sur scène : « Comment faire pour passer après ça ? »

Il n’avait rien à se faire pardonner, Lafleur, lui qui a donné plus tôt dans la journée un délectable tour de chant surprise, seul à la guitare, dans une cabane en bois rond. Tour de chant qui n’annonçait pas le début d’une carrière solo, « même si les gars d’Avec pas d’casque étaient bien inquiets de me voir partir tout seul avec ma guitare », blaguait-il. Il a servi des vieilles chansons, une inédite, trois reprises de chansons composées pour les Soeurs Boulay et Fanny Bloom, et bien sûr quelques titres du dernier album de son groupe. Parfaite manière de se remettre d’un samedi soir qui s’était trop étiré : le folk tendre et rugueux de Lafleur fut un baume sur une nuit électrique.

Cela faisait chaud de revoir des visages familiers au FME. À commencer par celui de Claude Fortin, bénévole au festival depuis quinze ans. Affectée aux transports des pros et des musiciens la toute première année, « puis à la billetterie, responsable des bénévoles », depuis cinq ans chargée des partenariats financiers, elle nous avait montré il y a quinze ans tout ce qu’il fallait voir ici, du meilleur expresso en ville (c’est celui de L’Abstracto !) en passant par les quatre salles alors exploitées par le FME — on en compte près d’une vingtaine aujourd’hui, plus les scènes extérieures.

« Avant, durant le week-end de la fête du Travail, y avait rien à Rouyn, se rappelle Claude. Les gens quittaient la ville. Beaucoup roulaient jusqu’à Gatineau pour voir les montgolfières. Ce qui a changé en quinze ans, c’est que, aujourd’hui, pendant le premier week-end de septembre, la ville est drôlement vivante. Les restaurants sont pleins. Certains nous disent faire leur année juste avec ce week-end. » Avis confirmé par la chauffeuse de taxi qui nous a transporté jusqu’à l’usine d’embouteillage de la microbrasserie Le Trèfle Noir (ils vendaient des brassins exclusifs sur place) : les soirs du FME sont plus payants que la veille du jour de l’An.

Mais le FME ne grossira plus. Rouyn-Noranda n’est pas capable d’accueillir plus de festivaliers, rappelle Sandy Boutin, président-fondateur du FME : « Les hôtels sont pleins, les campings sont pleins. Quand bien même je voudrais inviter plus de musiciens et de public, je ne saurais plus où les mettre ! »

L’avenir du Festival de musique émergente passe par la constante recherche de nouvelles idées, par l’innovation, sur le plan de la programmation musicale — « Donner carte blanche à un musicien ou à un band qui nous fait triper, lui donner tous les moyens de créer un spectacle unique, on s’en va par là », s’emballe le fondateur du FME, afin de faire vivre une expérience toujours plus unique. L’une des nouveautés les plus remarquées de cette 15e édition fut l’événement Makwa – La légende de l’ours, qui s’est déroulé dans un petit parc au bord du lac Osisko.

« J’ai rencontré les organisateurs du Pow Wow de la réserve Pikogan, juste à côté d’Amos, à 100 km d’ici, raconte Boutin. J’ai réalisé que je n’étais jamais allé dans un pow-wow… et qu’eux n’étaient jamais venus au FME. Pourtant, nous sommes voisins ! »

Non seulement les membres de la communauté Pikogan ont accepté l’invitation et ont préparé une journée complète d’activités (discours, cérémonies, défilés, discussions sur la culture autochtone), mais un autobus complet de jeunes issus de la communauté du lac Simon ont également fait le voyage pour voir des concerts du FME. Quand les gars du trio A Tribe Called Red, tous membres des communautés amérindiennes de la région d’Ottawa, ont appris ça, ils ont tenu à accueillir personnellement les jeunes visiteurs. « Ils sont allés les trouver à leur sortie de l’autobus — si t’avais vu ça, ils se tapaient dans les mains, les jeunes étaient impressionnés. »

Voilà le genre d’innovation qui enrichit l’expérience festivalière.

Notre journaliste séjourne à Rouyn-Noranda à l’invitation du FME.

1 commentaire
  • Marie-Claude Brisson - Abonné 4 septembre 2017 08 h 33

    Erreur

    On aurait voulu y être à cette soirée. Sinon, il serait bien de corriger: le chanteur d’Avec pas d’casque s'appelle Stéphane Lafleur et non Stéphane Leclerc.