FME, jour 3: Tout est proche ici

Philippe Renaud fait le compte-rendu critique de la troisième journée du FME.
Photo: Dominic Mc Graw Philippe Renaud fait le compte-rendu critique de la troisième journée du FME.

Pardon Madame ! Dans quelle direction se trouve la salle des Chevaliers de Colomb ? « Au coin de la rue, puis à gauche, derrière la gare d’autobus. Tout est proche, ici ! » Celle-là, on l’a entendue toute la fin de semaine. « Tout est proche, ici ! ». Du vieux Rouyn, au sud, au vieux Noranda, au nord, ces deux centres-villes au sein desquels battent en concordance les ventricules du Festival de musique émergente, une petite quinzaine de minutes à pied nous séparent. Une vingtaine si on s’arrête pour observer les canards qui pataugent près de la rive ouest du lac Osisko. Le temps d’un trait d’union.

Sur le chemin, un attroupement, en haut d’une butte. La vue de la foule et la musique nous attirent au pied du mur d’une école décoré de grosses lettres : FME. Betty Bonifassi y donne un « show caché », concert gratuit impromptu annoncé à la dernière minute, concept popularisé par le Festival de musique émergente aujourd’hui repris par d’autres festivals de musique en province. Nous sommes une bonne centaine à l’écouter chanter avant son concert de fin de soirée à l’Agora des Arts. Deux guitaristes, amplifiés (l’un d’eux pieds nus sur la pelouse ensoleillée), elle chantant loin d’un micro. Ça dégouline de soul : sa grande voix déployée sans filtre, le groove qui se déverse sur la butte, le public assis devant elle, tout proche, pour mieux savourer son interprétation. Plus proche que ça, tu te cognes la tête sur un mur d’école.

Chez les Chevaliers de Colomb ensuite, vers 17 h, on s’en allait écouter Emerik St-Cyr Labbé, alias Mon Doux Saigneur, qui lance vendredi prochain son premier album (homonyme, sur étiquette Grosse Boîte). La salle est déjà pleine et on attend encore le finaliste des Francouvertes 2016, dans cette petite salle carrée, exploitée pour la première fois par le FME. Derrière la console, on pique une jasette avec Joe des Breastfeeders, bassiste émérite, ingénieur de son, appelé à la dernière minute pour gérer la sono de cette salle nouvellement investie par le festival.

Habitué du FME, Joe ne s’est pas fait prier longtemps pour accepter de monter ici, même s’il doit repartir aujourd’hui accompagner Joseph Edgar qui joue ce soir… au Festival Bières et Saveur de Chambly (au moins sept heures de route). Pour un musicien professionnel, tout est proche, ici. « J’ai entendu le test de son de Mon Doux Saigneur, ça sonne très seventies », nous résume Joe, avec le sourire. On tombe dans ses goûts, et ceux des festivaliers. Mon Doux Saigneur brûle les planches avec ses chansons intenses et tragiques. Au bout de la première chanson, l’auditoire est déjà conquis.

« Merci d’être là, dit Mon Doux Saigneur. Vous êtes comme un coussin — acoustiquement parlant, vous comprenez ? » La salle vide sonnait creuse pendant le test de son, pleine de gens (un ado carrément accoté à côté du batteur), les chansons prennent de la chaleur. C’est une expérience musicale de proximité : le jeune auteur-compositeur-interprète a fait du chemin depuis ses Francouvertes, et au bout du chemin a trouvé un public. Cinq musiciens l’accompagnent — deux guitaristes additionnels, un bassiste, un batteur, un vibraphoniste-percussionniste. Son propre The Band, pour rester dans le thème seventies, avec la frange country qui dépasse, la slide guitare qui barbouille sur la solide section rythmique. Tantôt plus americana, tantôt planant-groovy, rappel décalé du genre de chanson rock que défendaient autrefois Marc Déry et ses Zébulon. Surtout, un orchestre qui lui permet d’alléger le mal de vivre que nous percevions constamment à ses débuts. Ainsi entouré de si fins musiciens, Emerik semble avoir du plaisir à chanter, plutôt que de vouloir guérir une blessure. L’album sera à surveiller.

Le reste de la soirée sera passé côté Noranda, à l’Agora des arts d’abord, avec Antoine Corriveau et son orchestre. Encore, on se pile sur les pieds pour voir la scène : tout est proche, ici, les fans avec les musiciens. Corriveau arrive gavé d’assurance, toujours galvanisé par le succès critique de son récent album (Cette chose qui cognait au creux de sa poitrine sans vouloir s’arrêter, octobre 2016). Le type a de la prestance, déballe ses longues chansons avec flegme et ferveur, alterne entre prose et solos de guitare fiévreux, et plus ça avance, plus la foule se presse sur les côtés de la scène, dans la section debout.

Autour de 23 h, on a rendez-vous sur la scène extérieure de la 7e avenue par Joe, qui joue de la basse dans ce nouveau groupe, Barry Paquin Roberge. Un truc psychédélique et par moments disco, nous avait-il prévenus, genre de jam band monté entre collègues, avec les deux musiciens des Deux Luxes, ça va être trippant. Joe a bien passé le mot : nous étions nombreux et collés autour de la scène.

Quel anachronisme ! Sept musiciens sur scène, tous vêtus de blanc, le claviériste avec un gros pendentif doré, s’ils avaient été Californiens, ils auraient pu fonder leur propre secte. C’était The Mamas and The Papas, gros refrains racoleurs, psychédélique à fond, mais avec quelques écarts disco, histoire de dégourdir autrement l’auditoire qui grouillait au pied de la scène. Impossible de ne pas subir ça sans sourire : hors norme, anti-tendance, et complètement jouissif.

Notre journaliste séjourne à Rouyn à l’invitation du FME.