FME, jour 1: Soirée trois étoiles

Philippe B
Photo: Louis Jalbert Philippe B

« Tu trouves que Montréal/Ça manque de poésie/On voit pas les étoiles/Comme en Abitibi », chante Philippe B dans Interurbain, l’intermède country de son plus récent album La grande nuit vidéo. On les a vues, les belles étoiles dans le ciel clair de Rouyn-Noranda, bénie jeudi soir pour la soirée d’ouverture de la 15e édition du Festival de musique émergente. En vedette, l’Abitibien venu présenter ses nouvelles chansons, « en sandwich » entre le duo rock expérimental montréalais Thus Owls et le troubadour des Prairies Andy Shauf, dans la salle de l’Agora des arts. Soirée parfaitement balancée, entre explorations jazz-prog-rock, chanson québécoise d’exception et ballades pop-rock baroques.

Il n’avait pas fait de lancement d’album chez lui, à Rouyn-Noranda, et c’est par cette énième visite au FME qu’il s’est racheté. En formule trio, adjoint du violoniste-claviériste Guido del Fabro et de la chanteuse et bassiste Laurence Lafond-Beaulne (de Milk Bone), « la vraie fille qui chante sur le disque », badinait Philippe B, et qui incarne avec tant de force le personnage féminin de La grande nuit vidéo.

Lequel album fut à l’honneur de ce tour de chant d’une petite heure durant laquelle les trois musiciens ont néanmoins réussi à insérer quatorze chansons. Forcément, la performance ne pouvait avoir le panache de La grande nuit vidéo ou de Variations fantômes, évoqué sur scène par L’été, Noctune #632 et L’amour est un fantôme. C’est à cause des cordes — ou plutôt de leur absence : del Fabro avait beau en imiter au synthé, jouer les contrepoints mélodiques au vrai violon, nous devions nous contenter d’une relecture dépouillée des belles du répertoire de B.

Photo: Louis Jalbert Thus Owls

Vous savez quoi ? On n’a rien perdu au change. Les compositions, dans leur plus simple appareil, allaient droit au coeur, direct dans le mille. Comme sur le récent album, Philippe B a ouvert avec Explosion, version raccourcie : au lieu des orchestrations de cordes qui s’invitent dans le magnifique pont, une finale de sons de violons délibérément factices, comme si Jean-Michel Jarre était caché sur scène avec son vieux clavier.

Ce n’était pas moins efficace qu’en studio, seulement différent, à plus petite échelle — exception faite de l’extrait Rouge-Gorge, autre duo avec Lafond-Beaulne (suave et touchante sur scène comme sur disque), où l’arrivée subite de l’orchestre, dans la version studio, provoque un effet, une bouffée de chaleur, absente sur scène. Même la chanson-titre de ce dernier album, livrée piano-voix seulement, sans sa section rythmique presque funk-rock, révélait de nouvelles subtilités appuyées par une interprétation plus grave de son auteur.

Après Explosion suivit L’été, accompagnée d’une blague de circonstance sur le fond de l’air frisquet suggérant plutôt que l’automne était arrivé. Philippe B laisse sa guitare et passe au piano à queue pour la sublime Sortie/Exit, avec Lafond-Beaulne pour lui donner la réplique. On quitte l’Abitibi un instant, de retour en ville : « Au Cinéma Beaubien/Y’ont déjà fermé les lumières/Et je suis seul sur le coin/de Louis-Hébert à faire semblant de rien… »

Les grands espaces ont toujours semblé habiter les chansons de Philippe B depuis son premier album solo il y a douze ans ; cela semblait encore plus vrai hier soir alors que ses compositions offertes en petites grappes prenaient des ailes devant le public du FME. Quatorze chansons, délicatement offertes par le trio, on en aurait bien sûr pris davantage ; ce concert sensible se vaut en lui-même, rêvons néanmoins d’une incarnation avec section de cordes complète, sans oublier les deux brillants accompagnateurs de Philippe B.

Le public du FME a semblé apprécier avec le même enthousiasme les écarts stylistiques de Thus Owls, arrivé en Abitibi avec une proposition audacieuse : tester le nouveau matériel de l’album qui sera enregistré le mois prochain. Temps composés, guitares imprévisibles de Simon Angell, structures de chansons misant sur la langueur, parfois la répétition, le tout nappé de la voix ample d’Erika Angell, qui par le calme trompeur de ses interprétations rappelle Siouxsie Sioux.

Andy Shauf et ses cinq musiciens ont terminé cette adorable soirée avec un tour de chant lui aussi porté sur son plus récent album, The Party, qui a révélé l’auteur-compositeur-interprète saskatchewanais lors de sa parution au printemps 2016. Basse, batterie, orgue et deux clarinettes enrobent ces délicates chansons indie pop. Vivement la sortie de son quatrième album.

Notre journaliste séjourne à Rouyn-Noranda à l’invitation du FME.