Space Afrika et Africaine 808 feront vibrer Mutek de leurs sons africains

Space Afrika
Photo: Joshua Reid Space Afrika

Jusque dans leur nom de scène, ces deux duos revendiquent les racines africaines du rythme et du rituel de la danse dans leurs productions respectives. À l’affiche du festival Mutek, les Mancuniens de Space Afrika et leur vision éclectique, atmosphérique et riche en basses de la musique électronique ainsi que les Berlinois d’Africaine 808 aux polyrythmies hypnotiques relevées de jazz et de krautrock, les deux duos revendiquant l’influence des légendaires explorateurs dub minimaliste allemand Rhythm Sound–Basic Channel. Entrevue croisée autour de l’intarissable source d’inspiration africaine pour les compositeurs électroniques contemporains.

Danser sur un motif rythmique continu est vieux comme la danse elle-même, comme l’invention du premier instrument à percussion, vieux comme le monde, pouvons-nous dire sans même détenir un diplôme en ethnomusicologie. Ce lien persiste, traversant les époques, les frontières et les océans jusqu’à devenir la pierre d’assise de la musique moderne de danse, du funk tribal des années 1960 en passant par le Soul Makossa de Manu Dibango adopté par les pionniers du disco au début des années 1970, jusqu’aux créateurs du techno de Detroit des années 1980 et 1990. On croit avoir tout dit, tout répété sur la base des rythmes d’Afrique, et pourtant, aujourd’hui encore, ils continuent de fasciner et d’inspirer les créateurs.

Photo: Africaine 808 Africaine 808

« Le nom du projet, Africaine 808, est essentiellement la combinaison de deux notions diamétralement opposées, deux idées qui n’ont rien à voir entre elles, comme deux univers distincts », explique Hans Reuschle (alias DJ Nomad), qui avec son collègue Dirk Leyers a fondé ce projet il y a environ sept ans. « D’une part, il y a la musique africaine, cette généalogie du rythme, dont nous sommes amoureux — personnellement, j’en collectionne depuis 25 ans. Puis sa contrepartie, [la boîte à rythmes] Roland TR-808, un instrument inventé par des scientifiques japonais [en 1980]. Nous voulions un nom qui reflète la musique que nous créons, qui est elle-même une sorte de choc entre différentes influences », jazz, souches rythmiques africaines et afro-caribéennes-brésiliennes-latines et des sources électroniques allemandes.

« Ce que nous faisons, insiste cependant l’Allemand, n’est pas de la musique africaine, même si des musiciens africains jouent sur notre album », le riche Basar paru l’an dernier, habile alliage de sonorités d’Afrique du Nord, d’Afrique centrale, des Caraïbes, de free-jazz et de musiques électroniques de tradition germanique. « J’ai étudié la musique africaine, poursuit Reuschle, Dirk a étudié le jazz, et comme presque toute musique populaire moderne — soul, funk, techno, etc. —, nous reconnaissons l’immense influence des rythmes africains. Tout ce qu’on fait, c’est mélanger ces influences » avec l’envie d’expérimenter, d’improviser sur scène, « quitte à apprendre de nos erreurs ».

Espaces peu fréquentés

 

Ce goût du risque, de l’expérimentation, de la recherche formelle provient aussi de leur amour des rythmes d’Afrique, assure Joshua Reid de Space Afrika, duo qu’il forme avec son collègue Joshua Inyang. « Notre démarche consiste à investir ces espaces peu fréquentés entre les genres musicaux déjà bien explorés et définis », dit Reid. Le tout passant par le filtre de la musique ambient expérimentale que le duo, animateurs et DJs à la webradio londonienne NTS, explore depuis quatre ou cinq ans.

Le nom Space Afrika évoque, en plus de la connexion musicale, celle, plus spirituelle, derrière le rituel de la danse et du rythme, un lien déjà exploré par les compositeurs « afro-futuristes » tels que George Clinton, Sun Ra ou le génie du techno de Detroit Drexcia. « Sans être afro-futuriste, notre nom souligne effectivement le contraste de ces idées, en plus de mettre l’accent sur le côté ambiant, exploratoire de notre démarche. Aussi, nous sommes à une époque où la musique électronique champ gauche s’éclate et suit toutes sortes de directions. On sent que s’offre à nous l’occasion de faire notre nid dans les espaces inexplorés. »

Pour Africaine 808 cependant, la musique devient le résultat d’une analyse des influences rythmiques d’Afrique. « On peut aborder le sujet des liens entre musique moderne et rythmes d’Afrique sous l’angle de l’histoire esclavagiste, abonde Reuschle. Des rythmes qui appartenaient à certains peuples, voire à certaines tribus. La manière dont la traite des esclaves a fait voyager ces rythmes hors de l’Afrique pour les transformer. […]. La généalogie de la musique me fascine, et l’analyse des musiques d’Afrique, puis des Caraïbes, du Brésil, de Cuba, nous inspire dans notre création, alimente notremanière d’expérimenter dans notre création. Les racines africaines sont importantes, mais les branches de l’arbre, ses feuilles et ses fruits sont tout aussi importants. »

En concert, Africaine 808 et Space Afrika entendent explorer par l’improvisation. Ce vendredi soir à l’Espace danse de l’Édifice Wilder, les Britanniques proposeront « uniquement du matériel original, puisqu’on prévoit de lancer au courant de l’année un nouvel album studio », successeur de l’étrange et lancinant Above the Concrete/Below the Concrete, paru il y a trois ans. Dimanche à la SAT, les Allemands déballeront leurs multiples références rythmiques sans les percussionnistes et le MC sud-africain qui les accompagnent en Europe, « insistant sur le côté live quand même, avec Dirk qui improvise des solos sur les synthétiseurs analogiques » et les sons caractéristiques de la TR-808.

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